Film américain de Kelly Reichardt (2025), avec Josh O’Connor, Alana Haim, John Magaro, Hope Davis, Bill Camp, Gaby Hoffmann, Jasper Thompson, Eli Gelb, Cole Doman, Carrie Lazar, Javion Allen, Reighan Bean, Katie Hubbard, Margot Anderson-Song, Avery Deutsch, Deb G. Girdler, Richard Hagerman, Juan Carlos Hernández, Ryan Homschick… 1h50. Sortie le 4 février 2026.
Josh O’Connor, Alana Haim et John Magaro
Inlassable arpenteuse de la psyché américaine, Kelly Reichardt poursuit sa route avec une rectitude exemplaire, investissant çà et là des genres qu’on croyait immuables, tant ils ont suscité de variations et engendré de classiques insurpassables. Tel est le cas de The Mastermind, un hommage assumé au Nouvel Hollywood et à sa relecture du polar traditionnel façon Nous sommes tous des voleurs (1974) de Robert Altman qui prend pour prétexte le vol de quatre tableaux perpétré en 1970 dans un musée du Massachussets par des rebelles locaux que rien ne semblait prédestiner à commettre ce forfait audacieux pourtant dûment préparé dont les conséquences les ont dépassés et entraînés dans une spirale imprévue. Fidèle à sa manière, la cinéaste s’attache moins au cambriolage proprement dit, inspiré de faits authentiques, qu’à la personnalité de ces monte-en-l’air amateurs auxquels vont s’intéresser non seulement la police mais aussi le FBI en quête du cerveau de l’opération, le fameux Mastermind évoqué par le titre. Son film est en quelque sorte l’exact opposé d’une machine à cash, à tous les sens du terme, comme la saga Ocean’s Eleven de Steven Soderbergh, ne serait-ce que par la personnalité atypique de ses gentlemen-cambrioleurs et leur amateurisme déconnecté des réalités qui les incite à s’en prendre à une galerie située à proximité de chez eux sans se soucier d’éveiller les soupçons par leurs visites répétées. Dès lors, affirmer comme l’affiche que “ Kelly Reichardt revisite le film de braquage ” est une accroche vulgaire et mensongère que dément la finesse psychologique de cette étude de mœurs pétrie de nuances dont le casse ne sert que de révélateur au portrait d’une bande de provinciaux rongés par l’ennui.
Alana Haim
Cet exercice de style aussi cool que brillant est l’occasion pour Kelly Reichardt de reconstituer l’atmosphère de l’Amérique post-soixante-huitarde de province en ébullition contre la guerre du Vietnam, mais aussi de décrire cette époque en miroir avec la nôtre, ainsi que l’a fait récemment Paul Schrader dans Oh, Canada. Cette affaire restée légendaire dans le Massachussets s’est déroulée en réalité le 17 mai 1972 au Worcester Art Museum où des citoyens presque comme les autres ont décroché en toute impunité deux Gauguin, un Rembrandt et un Picasso en plein après-midi. La réalisatrice brode à partir de ce fait divers et choisit à cet effet des anti-héros comme elle les affectionne, à l’instar du père de famille au chômage campé par Josh O’Connor. Cet acteur britannique vu récemment dans Rebuilding et bientôt à l’affiche du Son des souvenirs n’est décidément jamais aussi à son aise que dans les personnages un peu décalés. Il est entouré par Alana Haim, la révélation de Licorice Pizza de Paul Thomas Anderson, John Magaro, que la cinéaste dirige pour la troisième fois, et Hope Davis, une véritable égérie du cinéma d’auteur indépendant. Ce film dénué d’effets tapageurs est aussi imprégné de cette fascination de la réalisatrice pour l’art qu’elle a déjà exprimée sur un tout autre registre dans son opus précédent, Showing Up, dont le morceau de bravoure le plus spectaculaire était constitué par… un vernissage. Il faut saluer une fois de plus la démarche de Kelly Reichardt qui, comme Sean Baker sur un tout autre registre, s’accroche farouchement à son indépendance, tout en creusant un sillon unique dans un cinéma américain de plus en plus conventionnel.
Jean-Philippe Guerand




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