Film espagnol de Mar Coll (2024), avec Laura Weissmahr, Oriol Pla, Giannina Fruttero, Belén Cruz, Julie Maes, Clara Garcés, Magali Heu, Neus Moscardo, Maria José Garrido, Karim Belayane, Maria Semblas, Xavier Porras, Sarah Perriez… 1h51. Sortie le 20 août 2025.
Laura Weissmahr et Oriol Pla
Le cinéma ibérique est sans doute l’un des plus perméables aux acquis du mouvement #MeToo. Comme il se retourne sans la moindre complaisance vers les spectres de son passé franquiste, il accorde une place prépondérante aux femmes et reflète l’état d’esprit d’un pays soucieux de rattraper le temps perdu en dénonçant certaines aberrations du passé, en vue d’assurer à l’avenir davantage de sérénité et surtout moins d’injustices et d’abus. Salve Maria s’inscrit ainsi dans la lignée de ces autres portraits de femmes sortis récemment que sont L’affaire Nevenka d’Icíar Bollaín, Un amor d’Isabel Coixet, Matria d’Álvaro Gago ou O Corno, une histoire de femmes de Jaione Camborda qui ont contribué, sur des registres différents, à faire bouger les lignes et à rattraper une partie des dommages provoqués par le patriarcat particulièrement puissant en Espagne. Dans son troisième long métrage, Mar Coll dresse le portrait d’une femme en proie à une sévère dépression post-partum, en s’inspirant du livre de Katixa Agirre “Pas les mères” (Globe, 2021). Une écrivaine fragilisée par sa récente grossesse se met à nourrir une obsession morbide pour un fait divers survenu à proximité en s’identifiant à la meurtrière qui en vient à nourrir son inspiration. Ce thriller autour de la maternité assume son aspect disruptif à travers un sujet encore tabou mais aussi ancien que la tragédie grecque et le personnage de Médée : l’infanticide. Il fait d’ailleurs écho à un film présenté il y a quelques mois à Cannes : Die My Love de Lynne Ramsay où Jennifer Lawrence se débat aussi avec son mal-être de récente accouchée assaillie par des sentiments contradictoires. L’angoisse de la narratrice a d’ailleurs été inventée de toutes pièces par la réalisatrice et sa coscénariste Valentina Viso qui ont réussi la prouesse de traduire des maux en mots et plus encore…
Une citation mise en exergue de ce récit explicite sa teneur véritable : “ La ligne séparant la lucidité des ténèbres est encore à tracer. ” C’est précisément la mission que s’assigne le film à travers l’imbrication de ces deux destins qui semblent se faire écho, l’un constituant en fait le repoussoir de l’autre par son caractère extrême. Tourné en 35 mm pour des raisons purement esthétiques, Salve Maria nous propose une immersion à l’intérieur de la psyché féminine qui s’aventure jusqu’aux portes de l’interdit. La puissance émotionnelle du film repose pour une bonne part sur l’interprétation de Laura Weissmahr -couronnée pour ce rôle du Goya de la meilleure révélation féminine- dont la blondeur et les yeux bleus cernés réussissent à exprimer le grand désordre intérieur en contrastant avec sa grande taille. Mar Coll la cerne au plus près dans son corps comme dans les plus infimes de ses expressions, tout en l’inscrivant dans deux appartements et une maison qui mettent en évidence par leur espace propre sa profonde solitude, y compris quand elle cohabite avec son compagnon, l’incommunicabilité étant l’un des thèmes majeurs de ce thriller psychologique sur fond de profond désordre mental. Le film s’attarde d’ailleurs à dessein sur des détails auxquels cette femme en crise accorde parfois une importance démesurée, qu’il s’agisse d’une fenêtre qui ferme mal ou d’une banale aire de jeux pour enfants. Avec cette prouesse qui consiste pour la cinéaste à traduire ces sensations oppressantes à l’aide des ressources inhérentes au cinéma : les images, mais plus encore le son, la musique et jusqu’au moindre bruitage. En réussissant aussi à partager avec les hommes ce qui n’appartient par essence qu’aux femmes.
Jean-Philippe Guerand




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