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“Salvation” d’Emin Alper



Kurtuluş Film turco-franco-hollando-gréco-suédo-saoudien d’Emin Alper (2026), avec Caner Cindoruk, Berkay Ateş, Feyyaz Duman, Naz Göktan, Özlem Taş, Eren Demir, Selim Akgül, Hichi Demi, Nazmi Karaman, Uğur Karabulut… 2h. Sortie le 2 septembre 2026.



Caner Cindoruk



Le cinéma turc se résume trop souvent à l’identité de son maître incontesté : Nuri Bilge Ceylan. Révélé quant à lui avec son quatrième long métrage, Burning Days (2022), qui utilisait les codes du polar pour évoquer un thème aussi sulfureux que la corruption, Emin Alper a investi un registre plus ouvertement politique dans un pays dirigé d’une poigne de fer par Recep Tayyip Erdoğan où toute contestation relève par principe d’une offense à l’État. Grand prix du jury à la Berlinale, Salvation se déroule dans un village de montagne qui émerge d’une période de troubles et de violences à la suite de laquelle a été banni un clan rival qui revient pour reprendre possession de ses terres, son chef se voyant désormais contesté par son propre frère qui prône une gouvernance alternative, tout en se laissant guider par des visions surnaturelles interprétées comme prophétiques. Le film décrit un aspect de la société ottomane qui renvoie à ses traditions et à ses croyances en soulevant la question taboue de la religion au sein d’un pays à cheval entre les continents européen et asiatique. Le film lui-même affiche l’apparence d’une tragédie mue par des enjeux qui interrogent autant le passé que l’avenir à travers ses signes extérieurs les plus ostentatoires. Pas question ici de montrer la modernité du pays, mais au contraire l’attachement d’une partie de sa société à des coutumes qui se sont pérennisées afin de sauvegarder un passé pourtant révolu sans pour autant jamais le remettre en cause. Sans doute des experts de la société turque y entreverraient-ils de subtiles allusions de nature à échapper aux profanes. Tel quel, le film dresse l’état des lieux d’une société archaïque que ses costumes et ses coutumes rendent difficiles à situer sur le plan temporel, surtout à nos yeux d’Occidentaux peu au fait de ses coutumes.





À travers ce sujet, Emin Alper démonte méthodiquement l’engrenage de l’intolérance dans un monde de plus en plus fracturé où les minorités s’élèvent les unes contre les autres à la moindre occasion en manifestant une violence souvent démesurée. C’est ce point de non-retour ultime vers lequel converge le film en utilisant le théâtre de ces opérations, un microcosme presque comme les autres, où s’expriment des réactions démesurées dont les conséquences vont s’avérer irréversibles. Le scénario trouve son origine dans un fait divers survenu en 2009 dans un village kurde du Sud-Est de la Turquie où un groupe de gardiens a fait irruption au cours d’une cérémonie de mariage et exécuté quarante-quatre habitants dont une majorité de femmes et d’enfants. Salvation choisit de traiter ce thème brûlant et universel dans le cadre d’une communauté attachée à des coutumes d’un autre âge et à des pratiques religieuses qui viennent échauffer les esprits dans une escalade meurtrière où des milices locales en arrivent à se substituer aux forces de l’ordre officielles et à s’interposer de façon arbitraire entre des communautés antagonistes. Un abcès de fixation particulièrement d’actualité en Turquie où l’armée fait appel à des supplétifs dans les zones rurales pour contrer la montée en puissance du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK). Un propos qui peut se décliner sous toutes les latitudes et donne au film une puissance qui doit beaucoup à la qualité de sa mise en scène et notamment à quelques séquences de foule particulièrement spectaculaires qui jouent habilement de la topographie des lieux, tout en revendiquant quelques emprunts spectaculaires au cinéma de genre, avec une prédilection assumée pour le thriller et même l’horreur. Le tout avec un onirisme appuyé qui sert la virtuosité d’un réalisateur décidément inspiré.

Jean-Philippe Guerand







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