Film germano-géorgien d’Aleksandre Koberidze (2025), avec David Koberidze, Otar Nijaradze, Irina Chelidze, Giorgi Bochorishvili, Vakhtang Fanchulidze… 3h06. Sortie le 8 juillet 2026.
Un homme se lance sur la piste de sa fille qui a disparu sous le prétexte saugrenu d’aller photographier les terrains de football disséminés dans l’ensemble de la Géorgie : pelouses approximatives et buts souvent constitués de trois morceaux de bois où des gamins exsudent leur surcroît énergétique en rêvant d’exploits sur tapis vert. Le film suit cette quête improbable dont l’objectif semble s’éloigner un peu plus à chaque étape et auquel se substitue la mission que s’est assigné cet homme qui s’adresse en outre à un ami imaginaire. Les plus de trois heures de Dry Leaf sont constitutives de son dispositif, au même titre que son image qui joue sur d’infinis camaïeux de bruns et verts enchâssés dans un cadre carré. Comme si le réalisateur cherchait ainsi à nous emprisonner dans l’espace de son propre terrain de jeu en poussant son image parfois jusqu’à l’abstraction. Bien sûr, l’objectif ne sera jamais atteint. On en vient même à douter de son existence. Là n’est vraiment pas l’essentiel. Dry Leaf (référence à la technique de la “feuille morte” mise au point par le footballeur brésilien Didi en tablant sur la trajectoire imprévisible du ballon) revendique son statut d’objet cinématographique non identifié par tous les pores de sa peau de film. C’est une expérience extra-sensorielle qui nous sollicite à chaque plan et ne cesse d’intriguer, parce que si l’on croit discerner peu à peu les méandres de son itinéraire, son but ultime semble se dérober au fur et à mesure qu’il se rapproche, dans un mouvement d’une suprême absurdité. Comme une parabole de la vie et de l’incompréhension qui la caractérise.
David Koberidze
Aleksandre Koberidze s’était fait remarquer à la Berlinale avec une comédie à la façon de Tati et Kaurismäki, Sous le ciel de Koutaïssi (2021), qui jouait déjà sur la durée, mais d’une façon très différente. La facture du film était en effet d’un classicisme assumé, tout en s’inscrivant dans la plus pure tradition d’un cinéma burlesque géorgien minimaliste pétri d’observation et de naturel, comme a pu l’incarner Otar Iosseliani, y compris dans d’autres contrées et le plus souvent avec une solide dose d’humour. C’est à peu près tout l’inverse ici. Le procédé s’inscrit dans le cadre d’un spécimen de cinéma expérimental qui assume sa radicalité en allant jusqu’au bout de son concept, quitte à prendre le risque de lasser en reproduisant à l’identique ou presque des scènes qui se ressemblent sans être jamais tout à fait identiques. En l’occurrence, une quête dont l’aboutissement finit par devenir accessoire, comme dans la matrice du genre, le cinéma de l’incommunicabilité décliné par Michelangelo Antonioni de L’avventura (1960) à Profession : reporter (1975). Chez Koberidze, c’est avant tout de la part du père un prétexte pour recoller les morceaux de sa relation avec sa fille dont on finit par se demander si sa disparition est momentanée, définitive ou même simplement réelle, au fil d’une croisade qui frise le nihilisme et l’absurdité. Reste le parti pris étonnant que tire le cinéaste de cette poursuite dans un pays qui demeure une sorte d’utopie géopolitique autant qu’une énigme où l’humour et la poésie ont toujours servi à éviter d’avoir à traiter frontalement des sujets qui fâchent, comme en ont longtemps attesté l’œuvre patrimoniale de Serguei Paradjanov et ses fulgurances visionnaires.
Jean-Philippe Guerand




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