Film belge d’Alexe Poukine (2025), avec Manon Clavel, Ethelle Gonzalez Lardued, Makita Samba, Suzanne Elbaz, Anaël Snoek, Thomas Coumans, Kadija Leclere, Bernard Blancan… 1h55. Sortie le 12 novembre 2025.
Makita Samba et Manon Clavel
Les réalisateurs habitués à naviguer entre fiction et documentaire manifestent souvent une approche du réel beaucoup plus profonde que le commun des cinéastes. C’est assurément le cas d’Alexe Poukine dont on a pu apprécier en juin dernier le regard acéré et parfois narquois dans Sauve qui peut où des soignants usaient des ressources de l’art dramatique pour réagir avec pertinence aux situations les plus extrêmes. Le personnage principal de Kika, homonyme d’une héroïne d’Almodovar dont elle ignorait tout mais dont la sonorité lui plaît, est une marginale qui s’assume sans rien céder de son territoire. Veuve et enceinte, elle doit mettre en œuvre toutes les ressources à sa disposition pour garder la tête hors de l’eau et continuer à aller de l’avant. Quitte à monnayer ce qu’elle a de plus intime, de ses culottes sales à son corps, dans le cadre d’une Belgique où les hôtels de rapport ont pignon sur rue. De cette situation qui aurait sans doute inspiré une tragédie naturaliste à bon nombre de ses collègues, la cinéaste belge tire une comédie de mœurs au féminin singulier où tout semble permis, à commencer par la loufoquerie la plus débridée. Elle s’y attache en fait à une jeune femme résolue à s’en sortir, même s’il faut pour cela basculer dans les marges de la société et outrepasser la morale, les travailleurs du sexe bénéficiant par ailleurs en Belgique d’une reconnaissance officielle et décriminalisée. Face à un risque de précarisation ou de paupérisation, la réalisatrice concède d’ailleurs bien volontiers qu’elle n’aurait pas hésité à vendre son corps, ce qui peut déjà paraître étonnant en soi. Kika résonne d’ailleurs en écho à un autre film de femme sorti il y a quelque temps, réalisé quant à lui par une Américaine : La vie selon Ann de Joanna Arnow. Dans les deux cas, la morale apparaît assez dérisoire face à l’instinct de survie et au regard des autres.
Manon Clavel
Alexe Poukine se garde bien de ménager ce personnage qu’elle a envisagé d’incarner elle-même et dont elle a fini par confier l’interprétation à l’excellente Manon Clavel, vue récemment dans Le répondeur de Fabienne Godet. Une femme libre d’aujourd’hui qui assume ses choix sans s’encombrer d’atermoiements hypocrites vis-à-vis de ses aînés et du qu’en dira-t-on. Une réflexion passionnante et d’autant plus légitime qu’elle est revendiquée par une réalisatrice habituée à se confronter au cinéma du réel. À se demander si l’on réagirait exactement de la même façon si le film était signé par un homme, dans la mesure où l’on serait tenté d’y voir exposés des fantasmes davantage qu’un mode de vie. Or, c’est précisément sa liberté assumée qui confère à Kika cette insouciance dénuée d’arrière-pensées douteuses voire salaces. Et s’il y est question de pratiques BDSM qui auraient pu prêter au sordide sinon à un certain voyeurisme hors de propos, la situation en devient presque banalisée et en tout cas déconnectée des fantasmes traditionnels associés à cet univers qui a si souvent inspiré le cinéma à travers des regards masculins. C’est sa normalité ordinaire qui assure la maîtrise mais aussi l’intégrité de cette femme confrontée à des besoins de première nécessité. Quoi qu’elle décide de faire de son corps, il continue à n’appartenir qu’à elle et de ne dépendre que de son libre-arbitre. Un propos audacieux calqué sur certains slogans féministes qui ne prend jamais ici la forme d’une revendication, mais résonne comme un cri du cœur et l’expression d’une libération individuelle. Quant au patriarcat, s’il en prend légitimement pour son grade, c’est comme le reste du film sous le signe de l’humour. C’est même ce qui fait tout le prix de cet engagement sincère qui confirme le grand talent d’Alexe Poukine à travers un regard qui s’assume sans jamais se montrer complaisant ou lénifiant.
Jean-Philippe Guerand




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