Qingchun : Ku Documentaire franco-luxembourgo-néerlandais de Wang Bing (2024) 3h46. Sortie le 2 avril 2025.
Wang Bing est un cinéaste de la durée qui se donne systématiquement les moyens de ses ambitions. Jeunesse constitue à ce titre une trilogie majeure dont les pans se complètent et se répondent. Il s’y attarde sur la vie quotidienne de ces petites mains qui travaillent dans des ateliers de confection à transformer des coupons de tissu en vêtements qui finiront dans des braderies, sur des marchés et sur les réseaux sociaux. Ces trois heures trois quarts constituaient sans doute le prix à payer pour évaluer la monotonie de ce travail à la chaîne abrutissant et répétitif dans lequel s’abîment les espoirs ténus d’une génération sacrifiée. Des jeunes gens dépourvus d’idéal qui s’usent pendant des mois sur des machines à coudre avant de retourner au bercail où la vie continue et où le peu d’argent durement gagné servira à faire vivre une famille entière qui s’enlise dans un monde immuable où ni le progrès ni le profit n’ont droit de cité. Une masse corvéable à merci que le réalisateur a filmé à plusieurs caméras pendant des centaines d’heure afin de montrer la répétitivité de ses tâches, mais aussi des conditions de travail spartiates dans une atmosphère de fausse insouciance où des blagues de potaches dérisoires apparaissent en dernière extrémité comme la politesse du désespoir. L’ensemble repose sur le contraste entre ce labeur mécanique exécuté par des ouvriers qui n’ont que le droit de se taire et de coudre des vêtements destinés à la Fast Fashion (vite fait, mal fait !), jusqu’au moment de vérité où leurs représentants doivent renégocier leur salaire avec des petits patrons qui sont eux-mêmes décrits comme des gagne-petit à la solde d’intérêts qui les dépassent.
Contrairement au premier et au dernier films du triptyque (dont la sortie est prévue l’été prochain, Jeunesse (les tourments) reste focalisé sur ces ateliers crasseux situés dans des bâtiments sommaires et des dortoirs où se perpétue une version moderne de l’esclavage, avec pour seuls dérivatifs l’écran de leur smartphone et des conversations puériles au cours desquelles pointe l’immaturité de ces filles et ces garçons. Des travailleurs issus du Lumpen Proletariat de province devenus malgré eux des maillons économiques essentiels et dociles, bien que dépossédés de toutes perspectives par un système qui les broie à l’envi. C’est précisément parce qu’il s’appesantit sur leur sort collectif et individuel que Wang Bing laisse affleurer des détails révélateurs sur le fonctionnement de ce système implacable dont les bêtes de somme n’ont qu’un droit véritable, travailler et se taire, tandis que leurs commanditaires ne sont eux aussi que les otages interchangeables d’un cercle vicieux absurde et démoniaque. C’est cette déshumanisation sournoise dont le film capture çà et là des détails révélateurs. Avec aussi cette image saisissante d’un homme plus âgé, allongé dans la pénombre, qui évoque des émeutes survenues en 2011 et réprimées dans la violence. Une sorte d’ancien combattant désabusé qui laisse échapper quelques considérations plutôt amères sur la façon dont le régime traite son peuple en privilégiant les travailleurs par rapport aux citoyens et surtout en tuant dans l’œuf des velléités d’ascension sociale que leur vie en autarcie réduit de fait à néant. Ces ateliers de confection constituent le cache-misère d’un système qui a trouvé comment réduire au silence ses masses laborieuses en s’arrangeant pour que rien ne change. Cette trilogie est aussi en ce sens l’autopsie d’un empire concentré sur son économie toute puissante et agressive dont on ne connaît au fond que des bribes éparses et dont on découvre en quelque sorte ici la salle des machines bien peu reluisante. À voir comme un contre-poison par les accro du shopping.
Jean-Philippe Guerand
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