Film franco-italo-canadien d’Arthur Harari (2026), avec Léa Seydoux, Niels Schneider, Valérie Dréville, Lilith Grasmug, Radu Jude, Shanti Masud, Jonathan Turnbull, Victoire du Bois, Alexandre Pallu, Victor Chakravarty, Michaël B. Evans… 2h20. Sortie le 26 août 2026.
Léa Seydoux, au centre
Compagnon de Justine Triet avec laquelle le scénario d’Anatomie d’une chute lui a valu de partager un Oscar, un Golden Globe, un Bafta, un European Film Award et un César, Arthur Harari s’est fait remarquer avec deux premiers longs métrages de tonalités très différentes : Diamant noir (2016) et Onoda, 10 000 nuits dans la jungle qui a obtenu le prix Louis Delluc 2022. Son nouveau film est l’adaptation d’un roman graphique qu’il a signé avec son frère Lucas, “Le cas David Zimmerman” (Sarbacane, 2024). Un jeune homme paumé rencontre lors de la Saint-Sylvestre une jeune femme avec qui il passe la nuit. À son réveil, non seulement sa compagne a disparu, mais c’est son visage qu’il découvre en se regardant dans son miroir. Une variation autour du thème du Body Swap (échange de corps) qui a beaucoup servi en tant qu’argument de comédie, mais plutôt rarement sur un registre tragique. Le film ne se contente pas de jouer sur cette corde fantastique. Il propose en fait une réflexion beaucoup plus profonde sur la notion de genre et surtout d’identité à travers deux représentations féminine et masculine radicalement opposées. Niels Schneider (César du meilleur espoir pour Diamant noir) y affiche une maigreur spectaculaire qui le rend méconnaissable, tandis que Léa Seydoux affiche les rondeurs de la grossesse pendant laquelle elle a tourné le film. Un contraste saisissant qui sert le propos, tout en accentuant sa nébulosité autour d’une réflexion abyssale qui ne s’exprime pas en tant que telle, mais s’impose comme un prolongement de cette intrigue… intrigante.
Niels Schneider
L’inconnue est un film qui refuse d’asséner des évidences au spectateur et préfère suggérer des pistes qu’il n’explore pas toujours. C’est l’expression d’un cinéma mature qui contourne les évidences et sème constamment des petits cailloux blancs afin d’aiguiser notre curiosité. Les références qu’invoquent les frères Harari sont d’ailleurs éloquentes. Elles se situent du côté de “La métamorphose” de Franz Kafka et du manga “Quartier lointain” de Jirō Taniguchi davantage que dans la schizophrénie de “Docteur Jekyll et Mister Hyde” de Robert Louis Stevenson. Pour accomplir correctement ce voyage vertigineux, il convient de renoncer au cartésianisme traditionnel et de passer outre la logique la plus élémentaire. Il s’agit d’ailleurs là d’un des insignes avantages de la bande dessinée sur le cinéma. Le personnage principal est présenté comme une sorte de clochard céleste et casanier qui s’évade à travers son métier de photographe accroché à la pellicule. Comme pour fixer des moments du réel et mieux s’y réfugier. En changeant ainsi d’aspect extérieur au regard de son entourage, il ne s’agit pas pour lui d’entrer dans des tentatives d’explications alambiquées, mais plutôt d’assumer le nouveau rôle qu’on lui a assigné pour parvenir à trouver qui il est véritablement. Il est comme une page blanche sur laquelle vient se projeter une nouvelle image qu’il ne lui reste plus qu’à assumer pour pouvoir enfin s’intégrer dans la société. Comme on le voit, le film laisse libre cours à de multiples pistes d’exploration et ne fait que s’enrichir à chaque nouvelle vision par la cohérence qu’il manifeste. Sa découverte peut s’avérer déroutante, mais il convient d’aller au-delà pour apprécier l’ampleur de sa richesse sémiologique. Quant à ses zones d’ombre, elles sont indissociables de ce jeu de pistes par leur pouvoir de suggestion.
Jean-Philippe Guerand




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