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“Cotton Queen” de Suzannah Mirghani



Malikat Alqutn Film germano-franco-palestino-égypto-qataro-soudanais de Suzannah Mirghani (2025), avec Mihad Murtada, Rabha Mohamed Mahmoud, Talaat Farid, Haram Basher, Mohamed Musa, Hassan Kassala, Fatma Farid, Aya Yassin Altageel, Tagali Magdy, Tibr Magdy, Hassan Mohi El Din… 1h34. Sortie le 5 août 2026.



Rabha Mohamed Mahmoud et Mihad Murtada



Niché quelque part entre la douceur du Nil et l’ancien empire britannique des Indes, le Soudan s’accroche à son bien le plus précieux : la cuture du coton qui mobilise l’ensemble de ses forces vives pour alimenter l’industrie de la mode européenne. C’est dans ce cadre qu’a grandi Nafisa, dans l’ombre de sa mère et de sa grand-mère paternelle surnommée Cotton Queen, seule survivante à avoir connu et soi-disant combattu les colons chassés par l’histoire. Promise malgré elle à un riche homme d’affaires étranger convaincu que l’économie prime sur l’agriculture (“ Vous vivez dans un monde imaginaire ”, lui serine-t-il), elle n’aspire qu’à épouser un ami d’enfance tenu à l’écart du groupe sous prétexte qu’il ramasse quant à lui des oignons malodorants et auquel elle adresse des poèmes. Du Soudan, le cinéma nous rapporte le plus souvent des chroniques de douleur extrême rythmées par des guerres aussi fratricides qu’inintelligibles. Tel n’est pas le propos du premier film de Suzannah Mirghani qui dépeint la vie courante pour évoquer le passé de ce pays à travers la mémoire d’une aïeule qui abreuve ses concitoyens crédules d’actes de bravoure destinés à flatter leur mémoire collective. Le film affiche une ambition peu commune en montrant le quotidien immuable des cueilleuses de coton entravé par des croyances ancestrales et des interdictions sexistes et, en parallèle, les enjeux mondialisés pour lesquelles elles ne sont que des petites mains corvéables à merci. Avec, en parallèle, ce passé indélébile qui nourrit les fantasmes de la vieille dame et transparaît quand un groupe de villageois investit une demeure coloniale abandonnée en jetant un matelas sur un lit poussiéreux dans un acte de provocation dérisoire qui ne prélude en fait qu’à l’installation d’un nouvel occupant fortuné. Confrontation entre un passé lointain et un quotidien qui ne parvient pas à s’en défaire, la colonisation s’étant contentée de changer de forme en passant de la domination politique à l’impérialisme économique.



Mihad Murtada



Ce film soudanais a bénéficié du soutien d’une demi-douzaine de pays dotés de la logistique propice à sa réalisation dans les meilleures conditions. Le résultat s’en ressent sans verser toutefois ni dans la carte postale exotique ni dans le manifeste militant. Le thème de la colonisation y est abordé avec une réelle subtilité à travers le poids des traditions entretenu comme un frein à l’émancipation et à l’autonomie. À commencer par la pratique barbare de l’excision. Loin de motiver les jeunes générations à devenir des rebelles, les récits glorieux de la reine du coton les engluent dans une sorte de mythologie rassurante qui fait miroiter les riches heures d’un passé embelli qui continue à agir comme un spectre (“ Une veuve est une femme libre ”, laisse-t-elle cependant échapper). Il les empêche en outre de s’en affranchir définitivement, ne serait-ce qu’en s’en appropriant les vestiges plutôt qu’en perpétuant des souvenirs peu fiables. Le film est aussi une élégie qui célèbre l’importance des femmes au sein de cette société patriarcale (seul homme dans la famille de Nafisa, son père plutôt effacé), notamment via l’intervention d’un Cupidon androgyne et par le biais d’un spectacle de marionnettes qui en résume simplement les enjeux à l’usage des enfants, à travers l’acte fondamental qui consiste à donner la vie, y compris à des garçons voués à la sacrifier les armes à la main. Résumé fulgurant à travers lequel s’exprime le féminisme du propos qui fait écho au “Deuxième sexe” de Simone de Beauvoir par son exposé d’une situation devenue depuis une cause majeure. Il y a paradoxalement quelque chose dans cette sororité populaire de la fameuse sieste des jeunes filles sudistes d’Autant en emporte le vent, vision diamétralement opposée de l’industrie cotonnière. Esquissé dans le court métrage Al-Sit (2020) et lauréat du prix ArteKino à l’Atelier de la Cinéfondation du Festival de Cannes en 2022, le film a dû être tourné dans la banlieue du Caire pour cause de guerre civile au Soudan. Il ne s’avèrerait enfin pas aussi séduisant sans la présence de son interprète principale, Mihad Murtada, d’une justesse incroyable et d’une beauté terrassante, portée par un lyrisme assumé que rehausse sans ostentation la partition musicale du compositeur tout-terrain Amine Bouhafa.

Jean-Philippe Guerand




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