Documentaire français d’Arthur Dreyfus (2024), avec Stéphane-Jacques… 1h23. Sortie le 22 juillet 2026.
Ce film est un face-à-face ou plutôt un corps-à-corps dépourvu d’étreintes. Arthur Dreyfus, auteur de la confession littéraire “Journal sexuel d’un garçon d’aujourd’hui” (P.O.L., 2021), a reçu un jour une lettre d’un lecteur qui l’a convié à venir prendre le thé. Cet homme, Stéphane-Jacques, semblait sorti tout droit d’une autre époque : chauve avec des grandes oreilles, des lunettes lui mangeant le visage et un nœud papillon. Retranché dans un appartement bourgeois décoré de tableaux de maîtres et de photographies grand format, il a accepté de se confier à cet homme avec lequel il percevait quelques affinités. C’est seul à seul que le réalisateur l’a filmé et enregistré. Tout est parti d’un cérémonial auquel se livre cet homme depuis la mort de sa mère, tous les dimanches à l’heure ou d’autres se rendent à la messe. Une fois Madeleine enterrée, il s’est mis à concocter avec méthode et amour les biscuits du même nom qu’il déguste avec gourmandise. Le film reposant sur les coqs-à-l’âne, il évoque ainsi l’œuvre de Marcel Proust, puis se lance dans l’histoire de sa propre vie hantée par deux figures tutélaires maléfiques : sa grand-mère maternelle castratrice et son père absent. Arthur Dreyfus se livre ainsi à la psychanalyse sauvage de Stéphane-Jacques, figure de la communauté gay parisienne qui assouvit ses premiers désirs dans les bras d’un punk mort fauché en pleine jeunesse, avant de devenir un habitué des backrooms, puis de se révéler séropositif le jour de ses 24 ans prédit comme devant être celui de sa mort. Superstition et malédiction planent au-dessus de la vie de cet homme qui ne s’aime pas, mais cultive une indéniable élégance. Ce n’est qu’à la dernière image qu’on apercevra celui qui partage sa vie et dont on suppute qu’il aurait beaucoup eu à dire de son compagnon s’il avait consenti à prendre la parole.
Stéphane-Jacques
Avant de s’intéresser au cas étrange de ce dandy précieux qui assume sa perversité autant que son mal de vivre, Arthur Dreyfus a réalisé d’autres portraits à l’aide d’un téléphone portable. Michel Hazanavicius prépare en outre l’adaptation de son roman “La troisième main” (P.O.L., 2023). Le dispositif qu’il a choisi de mettre au service de ce film est plus traditionnel. Comme pour rassurer son interlocuteur sur la solennité de sa démarche, même si personne d’autre ne vient s’immiscer parmi leurs conversations, seule la parole de Stéphane-Jacques étant mise en évidence, à la façon d’une longue confession à bâtons rompus qui ne brille pas particulièrement par sa magnanimité. On perçoit l’extrême intimité qui s’instaure entre eux à travers certains propos provocateurs et les images sur lesquelles s’attarde la caméra, qu’elles soient extraites de revues licencieuses ou suspendues aux cimaises de cet appartement aux allures de cabinet de curiosités. Le film comme son protagoniste cultivent un sens de la provocation indéniable qui passe autant par ses images que par ses propos et surtout ses sous-entendus. Affleure la vie cachée d’une communauté underground dont on ne perçoit généralement que de lointains échos. L’expérience cinématographique s’avère parfois éprouvante par son trop-plein de haine et son mal d’amour. À l’image de cet homme face auquel on se retrouve impuissant, submergé par une logorrhée qui en dit long sur la solitude que dissimulent les grandes villes et la souffrance que représente la marginalité dans une société toujours prompte à juger et à punir. Reste qu’il est impossible de ne pas rester hanté par le propos de ce film dont les deux intervenants ont rompu tout lien dès la fin du tournage. Il apparaît désormais livré au public comme une bouteille à la mer.
Jean-Philippe Guerand




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