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“Gorgonà” d’Evi Kalogiropoulou



Film gréco-français d’Evi Kalogiropoulou (2025), avec Melissanthi Mahut, Aurora Marion, Christos Loulis… 1h36. Sortie le 22 juillet 2026.



Aurora Marion



Certains films semblent sortis de nulle part, tant ils choisissent de s’inscrire dans leur propre cosmogonie, tout en s’articulant sur des conventions éprouvées. Tel est le cas du premier long métrage de l’artiste visuelle Evi Kalogiropoulou qui transpose les composantes de la tragédie grecque dans une sorte de no man’s land civilisationnel dépourvu de repères spatio-temporels identifiés. Dans l’ombre imposante d’une sinistre raffinerie, le chef d’un état minuscule dont tous les citoyens sont armés prépare sa succession. Mais lorsque sa protégée tombe sous le charme d’une chanteuse surgie de nulle part, c’est le patriarcat tout entier qui se sent menacé par ces deux pétroleuses décomplexées. Derrière son titre qui renvoie à des créatures fantastiques effrayantes et malfaisantes dont le regard avait le pouvoir de pétrifier celles et surtout ceux qui osaient les dévisager, Gorgonà affirme un féminisme virulent en puisant aux racines mêmes du cinéma d’exploitation façon Mad Max, tout en jouant la carte d’une provocation délibérément jubilatoire qui renvoie du côté de John Waters et de Quentin Tarantino voire du Roméo + Juliette (1996) de Baz Luhrmann, par ses armes phalliques et une sexualité décomplexée. Loin de se présenter comme un brûlot militant, le film joue la carte du divertissement en insistant à dessein sur l’absence d’états d’âme et de scrupules de ces drôles de dames embarquées dans une spirale de jouissance où la provocation ne fait qu’accroître le plaisir.



Melissanthi Mahut



Gorgonà assume une liberté totale qui fait plaisir à voir et évite au film de sombrer dans le militantisme pur et dur. Ses protagonistes sont en proie à la dictature de leurs sens dans un monde d’hommes qui a érigé la force en valeur suprême et va voir les armes se retourner contre eux. Il faut voir dans ce discours une critique plus vaste de l’ordre et de la sécurité d’un monde qui se gangrène de l’intérieur parce qu’il n’a pas su tirer les leçons de ses erreurs et surtout de son refus d’évoluer. Révélée par le court métrage Motorway 65 présenté en compétition au Festival de Cannes 2020, Evi Kalogiropoulou ne boude jamais son plaisir et joue la carte d’un cinéma résolument populaire où tout semble permis à condition que ce soit au service du spectacle et sans préjugés. Elle s’autorise en outre des audaces qu’un réalisateur masculin aurait vu se retourner contre lui, sous prétexte de complaisance ou de voyeurisme. En adoptant le point de vue de ses deux amoureuses, elle met en évidence ce qu’endurent les femmes au quotidien dans une société méditerranéenne machiste où les victimes peuvent parfois se retrouver accusées d’avoir provoqué leurs agresseurs, sans que quiconque y trouve vraiment à redire. Dans Gorgonà, Revenge Movie traité avec la liberté de ces bandes dessinées mettant en scène des super-héroïnes, c’est l’étrangère qui se voit accusée d’être une sorcière, selon la fameuse doctrine du bouc émissaire. Tout est dit et bien dit, mais sans le moindre conformisme. Ce film jubilatoire s’impose comme l’une des meilleures surprises d’un été déjà particulièrement faste.

Jean-Philippe Guerand




Aurora Marion

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