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“Eagle vs Shark” de Taika Waititi



Film néo-zélandais de Taika Waititi (2007), avec Loren Horsley, Jemaine Clement, David Fane, Joel Tobeck, Craig Hall, Cohen Holloway, Bernard Stewart, Taika Waititi, Jackie van Beek, Tanea Heke, Morag Hills, Aaron Cortesi, Adam Gardiner, Cori Gonzales-Macuer, Rachel House, Gentiane Lupi, Chelsie Preston-Crayford… 1h33. Sortie le 13 juin 2026.



Loren Horsley et Jemaine Clement



Rien de tel qu’un premier film pour détecter la véritable nature d’un cinéaste. Celui-ci ne possédant aucune certitude de pouvoir poursuivre sa carrière, il a souvent tendance à vouloir tout mettre afin de démontrer ses qualités, quitte parfois à surcharger inutilement son propos. La sortie tardive du premier long métrage de Taika Waititi est l’occasion de mesurer le chemin parcouru par le réalisateur oscarisé de Jojo Rabbit (2019). Il y met en scène un scénario qu’il a coécrit avec son interprète principale, Loren Horsley. La chronique d’une jeune femme mal dans sa peau qui excelle dans un jeu vidéo, déguisée en requin, où elle défie celui sur qui elle a jeté son dévolu, alias l’aigle, et avec lequel elle partage une marginalité qui la ronge. L’union de ces deux êtres décalés leur permet d’aspirer à une harmonie toute relative que ne favorise guère leur entourage tout aussi dysfonctionnel. Eagle vs Shark prend pour cadre une société provinciale néo-zélandaise où il ne fait pas vraiment bon vivre et où tous les protagonistes se trouvent confrontés à leurs démons. Le film évoque en cela certaines œuvres de jeunesse de Jane Campion d’où il ressort que c’est la société qui conditionne des personnages à la poursuite de rêves dérisoires dont on comprend assez vite qu’ils ne réussiront jamais à les atteindre, faute d’arriver à s’intégrer dans un monde qui ne veut pas d’eux en raison de leur différence.



Jemaine Clement et Loren Horsley



Sur le plan formel, Taika Waititi refuse de verser dans le pathos et agrémente ce tableau de mœurs plutôt sombre de minuscules pastilles d’animation qui deviendront sa signature. Il adopte le point de vue de son personnage féminin, serveuse dans un fast-food entourée de collègues peu avenants, et dévoile à travers son regard une galerie de portraits saisissantes, du père handicapé qui se prétend veuf au couple formé par sa fille et son gendre dont la toute petite entreprise a périclité, en passant par le fils dont la vie entière a été ruinée par le harcèlement scolaire qu’il a subi et qui lui inspire une vengeance tardive contre un tourmenteur lui-même passablement diminué. C’est par sa mise en perspective saisissante d’une communauté où personne ne semble avoir été épargné que le film réussit à imposer une petite musique lancinante qui fonctionne comme un piège. De prime abord, on serait tenté de qualifier ces gens d’originaux avant d’en arriver à la conclusion qu’ils constituent un échantillonnage choisi de névroses et de psychoses pas soignées. Waititi choisit d’en sourire sans apitoiement excessif et réussit à rendre attachants ces gens qui n’ont vraiment rien pour s’intégrer dans un monde dont eux-mêmes ont décidé qu’il ne voulait pas d’eux, sinon comme cobayes d’un véritable calvaire. Mieux vaut en rire. Ce film révélé en son temps au festival de Sundance ne brille certes pas par son optimisme, mais il parvient à rendre attachants des personnages qui ne cherchent pas vraiment à l’être, tant leur jeunesse les a rongés.

Jean-Philippe Guerand






Loren Horsley, Jemaine Clement et David Fane

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