Accéder au contenu principal

“Toutes mes sœurs” de Massoud Bakhshi



Sé Khâhar Documentaire austro-franco-germano-iranien de Massoud Bakhshi (2026), avec Mahya Bakhshi, Zahra Bakhshi, Maleka Bakhshi… 1h18. Sortie le 3 juin 2026.





Le facteur humain est souvent le plus efficace pour raconter l’histoire d’un peuple. Tel est le point de vue qu’a décidé d’adopter Massoud Bakhshi pour évoquer l’histoire de l’Iran de 2007 à 2025 à travers le destin de ses trois sœurs. Des filles appelées à devenir des femmes dans un pays qui les contraint à porter le voile, interdiction sexiste à contre-courant de la marche du monde qui va donner naissance au fameux mouvement Femme Vie Liberté, résurgence féminine davantage que féministe qui porte en soi la révolte de tout un peuple mis sous cloche par les Mollahs et les Gardiens de la Révolution. C’est oublier un peu vite la modernité qui caractérisait l’Iran sous le règne du Shah, aussi autoritaire ce régime ait-il pu être. Toutes mes sœurs puise sa matière filmique dans les Home Movies de la famille Bakhshi. Images d’une tribu insouciante et de la société qui l’entoure en lui imposant des règles toujours plus contraignantes. Or, quand le collectif en vient à prendre le pas sur l’individuel, c’est la liberté qui en fait les frais en essuyant autant de reculs que de revers. Le film constitue un témoignage saisissant sur le traitement réservé aux femmes dans ce pays qui fait fi de l’évolution des mœurs et des revendications du sexe dit “faible”, en prenant le contre-pied d’un sursaut qui s’inscrit ailleurs dans l’air du temps, comme un mouvement inéluctable vers une société plus égalitaire. Ce projet au long cours a vu le jour il y a une vingtaine d’années et a coïncidé avec la venue au monde des jeunes sœurs du réalisateur en 2005 et 2006. Il ignorait alors combien ces destins allaient épouser la cause de tout un peuple étouffé et privé de la parole.





La particularité de Massoud Bakhshi consiste à filmer l’indicible et à en extraire une substantifique moëlle universelle. Année après année, il filme trois gamines qui grandissent, vont à l’école, fêtent leurs anniversaires et passent d’un âge à l’autre sans toujours en avoir pleinement conscience. Les images et les sons qu’il enregistre ne prendront tout leur sens qu’au fil des ans, quand les enfants deviennent des adolescentes puis des adultes et grandissent dans le cadre d’une société où les libertés se restreignent et où la parole ne peut plus s’exercer que dans la sphère privée, sous peine de transgresser les règles de la République Islamique. Dès lors, Toutes mes sœurs déborde largement de son cadre de testimonial pour devenir l’instantané d’un pays qui se raidit en se refermant sur lui-même, ponctué de révoltes matées impitoyablement. Ce film habité par l’insouciance et les questionnements de ses trois personnages féminins devient peu à peu un témoignage d’une valeur inestimable dont aucun reportage télévisé ne pourrait atteindre l’intensité sur le plan politique, social et humain. En laissant du temps au temps, Massoud Bakhshi réussit à donner à ces destins intimes une portée exemplaire et expose avec une grande justesse les aspirations d’une génération, ici déclinée au féminin pluriel, qui a grandi parmi les interdits, mais n’a pas renoncé pour autant à ses aspirations les plus profondes dont l’aboutissement inéluctable ne peut conduire qu’à une seule alternative : l’exil ou la révolution.

Jean-Philippe Guerand






Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

Le paradis des rêves brisés

La confession qui suit est bouleversante… © A Medvedkine Elle est le fait d’une jeune fille de 22 ans, Anna Bosc-Molinaro, qui a travaillé pendant cinq années à différents postes d’accueil à la Cinémathèque Française dont elle était par ailleurs une abonnée assidue. Au-delà de ce lieu mythique de la cinéphilie qui confie certaines tâches à une entreprise de sous-traitance aux méthodes pour le moins discutables, CityOne (http://www.cityone.fr/) -dont une responsable non identifiée s’auto-qualifie fièrement de “petit Mussolini”-, sans nécessairement connaître les dessous répugnants de ses “contrats ponctuels”, cette étudiante éprise de cinéma et idéaliste s’est retrouvée au cœur d’un mauvais film des frères Dardenne, victime de l'horreur économique dans toute sa monstruosité : harcèlement, contrats précaires, horaires variables, intimidation, etc. Ce n’est pas un hasard si sa vidéo est signée Medvedkine, clin d’œil pertinent aux fameux groupes qui signèrent dans la mouva...

Berlinale Jour 2 - Mardi 2 mars 2021

Mr Bachmann and His Class (Herr Bachmann und seine Klasse) de Maria Speth (Compétition) Documentaire. 3h37 Dieter Bachmann est enseignant à l’école polyvalente Georg-Büchner de Stadtallendorf, dans le Nord de la province de Hesse. Au premier abord, il ressemble à un rocker sur le retour et mêle d’ailleurs à ses cours la pratique des instruments de musique qui l’entourent. Ses élèves sont pour l’essentiel des enfants de la classe moyenne en majorité issus de l’immigration. Une particularité qu’il prend constamment en compte pour les aider à s’intégrer dans cette Allemagne devenue une tour de Babel, sans perdre pour autant de vue leurs racines. La pédagogie exceptionnelle de ce professeur repose sur son absence totale de préjugés et sa foi en une jeunesse dont il apprécie et célèbre la diversité. Le documentaire fleuve que lui a consacré la réalisatrice allemande Maria Speth se déroule le temps d’une année scolaire au cours de laquelle le prof et ses élèves vont apprendre à se connaître...

Bud Spencer (1929-2016) : Le colosse à la barbe fleurie

Bud Spencer © DR     De Dieu pardonne… Moi pas ! (1967) à Petit papa baston (1994), Bud Spencer a tenu auprès de Terence Hill le rôle de complice qu’Oliver Hardy jouait aux côtés de Stan Laurel. À 75 ans et après plus de cent films, l’ex-champion de natation Carlo Pedersoli, colosse bedonnant et affable, était la surprenante révélation d’ En chantant derrière les paravents  (2003) d’Ermanno Olmi, Palme d’or à Cannes pour L’arbre aux sabots . Une expérience faste pour un tournant inattendu au sein d’une carrière jusqu’alors tournée massivement vers la comédie et l’action d’où émergent des films comme On l’appelle Trinita (1970), Deux super-flics (1977), Pair et impair (1978), Salut l’ami, adieu le trésor (1981) et les aventures télévisées d’ Extralarge (1991-1993). Entrevue avec un phénomène du box-office.   Rencontre « Ermanno Olmi a insisté pour que je garde mon pseudonyme, car il évoque pour lui la puissance, la lutte et la viol...