Accéder au contenu principal

“Yellow Letters” d’İlker Çatak



Sarı Zarflar Film germano-franco-turc d’İlker Çatak (2025), avec Özgü Namal, Tansu Biçer, Leyla Smyrna Cabas, İpek Bilgin, Aydin Isik, Şiir Eloğlu, Eray Egilmez, Marco Kühn, Yusuf Akgün, Kerem Can, Aziz Çapkurt, Uygar Tamer, Jale Arıkan, Erdoğan Koç, Ayda Çatak, Elit İşcan, Özgür Karadeniz… 2h08. Sortie le 1er avril 2026.



Tansu Biçer



Ours d’or à la Berlinale, Yellow Letters est un projet singulier qui transpose en quelque sorte la Turquie en Allemagne à travers deux cités emblématiques, Berlin pour Ankara et Hambourg pour Istanbul. Comprenez que ce film joue sur l’importance de la diaspora turque pour raconter une histoire dont la censure locale aurait interdit le tournage en arguant de sa remise en cause de la liberté d’expression. Il met en scène un couple de notables. Elle est comédienne au théâtre national où elle triomphe devant un parterre d’officiels qui ne supportent plus ses audaces de diva trop affranchie à leurs yeux. Lui est un enseignant en vue à la faculté d’Ankara. Jusqu’au jour où il reçoit la fameuse lettre jaune qui lui notifie sa révocation instantanée significative de relégation sociale. Dès lors, le couple n’a d’autre alternative que de partir s’installer à Istanbul avec sa fille de 13 ans pour tenter d’y repartir de zéro et surtout de se faire oublier des autorités en disparaissant de la sphère publique. Un sujet éminemment politique pour une étude de mœurs qui confirme le talent du réalisateur remarqué de La salle des profs (2023) quand il s’agit d’instaurer le malaise. İlker Çatak signe là son quatrième long métrage, mais le premier à prendre pour cadre intégralement le pays où il a grandi, même s’il a vu le jour à Berlin. Son film reflète d’ailleurs sa double identité en prenant pour cadre les signes de reconnaissance extérieurs de la présence turque dans les grandes villes allemandes.



Özgü Namal et Tansu Biçer



Couronné du prestigieux Ours d’or de la Berlinale, Yellow Letters s’inspire d’une vague de courriers de licenciement envoyés sous les prétextes les plus fantaisistes qui s’apparentaient à une entreprise massive d’épuration de la part de l’administration turque au lendemain de la tentative de coup d’état de 2016 sévèrement réprimée. Le film coécrit par le réalisateur avec son épouse s’attache aux conséquences de ces mesures autoritaires sur l’unité d’un couple de notables déchus et humiliés qui se retrouve confronté à un monde dont il croyait s’être détaché et qui le rattrape. Avec entre-temps le retour au pouvoir de Donald Trump et un recul de la liberté d’expression en Europe et plus particulièrement en Allemagne. Le propos du film devient dès lors universel et traite du rôle de plus en plus délicat des intellectuels et des artistes dans une société qui aimerait bien s’en débarrasser en les dénigrant et en les humiliant, tant leur pouvoir de nuisance passe par le culte dont ils font l’objet de la part d’un public souvent plus fiable que le corps électoral. Un propos indissociable dans le film de la personnalité de ses deux acteurs principaux, Özgü Namal et Tansu Biçer, qui s’imposent par une présence évidente et une complicité particulièrement fertile. Difficile de ne pas voir plus loin, l’avertissement que nous adresse ce film sur les dangers qui menacent à tout moment de réduire le champ de ces libertés auxquelles nous nous sommes habitués à ne même plus prêter attention, sous peine de perdre de vue l’essentiel.

Jean-Philippe Guerand







Tansu Biçer

Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

Le paradis des rêves brisés

La confession qui suit est bouleversante… © A Medvedkine Elle est le fait d’une jeune fille de 22 ans, Anna Bosc-Molinaro, qui a travaillé pendant cinq années à différents postes d’accueil à la Cinémathèque Française dont elle était par ailleurs une abonnée assidue. Au-delà de ce lieu mythique de la cinéphilie qui confie certaines tâches à une entreprise de sous-traitance aux méthodes pour le moins discutables, CityOne (http://www.cityone.fr/) -dont une responsable non identifiée s’auto-qualifie fièrement de “petit Mussolini”-, sans nécessairement connaître les dessous répugnants de ses “contrats ponctuels”, cette étudiante éprise de cinéma et idéaliste s’est retrouvée au cœur d’un mauvais film des frères Dardenne, victime de l'horreur économique dans toute sa monstruosité : harcèlement, contrats précaires, horaires variables, intimidation, etc. Ce n’est pas un hasard si sa vidéo est signée Medvedkine, clin d’œil pertinent aux fameux groupes qui signèrent dans la mouva...

Berlinale Jour 2 - Mardi 2 mars 2021

Mr Bachmann and His Class (Herr Bachmann und seine Klasse) de Maria Speth (Compétition) Documentaire. 3h37 Dieter Bachmann est enseignant à l’école polyvalente Georg-Büchner de Stadtallendorf, dans le Nord de la province de Hesse. Au premier abord, il ressemble à un rocker sur le retour et mêle d’ailleurs à ses cours la pratique des instruments de musique qui l’entourent. Ses élèves sont pour l’essentiel des enfants de la classe moyenne en majorité issus de l’immigration. Une particularité qu’il prend constamment en compte pour les aider à s’intégrer dans cette Allemagne devenue une tour de Babel, sans perdre pour autant de vue leurs racines. La pédagogie exceptionnelle de ce professeur repose sur son absence totale de préjugés et sa foi en une jeunesse dont il apprécie et célèbre la diversité. Le documentaire fleuve que lui a consacré la réalisatrice allemande Maria Speth se déroule le temps d’une année scolaire au cours de laquelle le prof et ses élèves vont apprendre à se connaître...

Bud Spencer (1929-2016) : Le colosse à la barbe fleurie

Bud Spencer © DR     De Dieu pardonne… Moi pas ! (1967) à Petit papa baston (1994), Bud Spencer a tenu auprès de Terence Hill le rôle de complice qu’Oliver Hardy jouait aux côtés de Stan Laurel. À 75 ans et après plus de cent films, l’ex-champion de natation Carlo Pedersoli, colosse bedonnant et affable, était la surprenante révélation d’ En chantant derrière les paravents  (2003) d’Ermanno Olmi, Palme d’or à Cannes pour L’arbre aux sabots . Une expérience faste pour un tournant inattendu au sein d’une carrière jusqu’alors tournée massivement vers la comédie et l’action d’où émergent des films comme On l’appelle Trinita (1970), Deux super-flics (1977), Pair et impair (1978), Salut l’ami, adieu le trésor (1981) et les aventures télévisées d’ Extralarge (1991-1993). Entrevue avec un phénomène du box-office.   Rencontre « Ermanno Olmi a insisté pour que je garde mon pseudonyme, car il évoque pour lui la puissance, la lutte et la viol...