Film germano-hongro-franco-chinois d’Ildikó Enyedi (2025), avec Tony Leung Chiu-wai, Léa Seydoux, Luna Wedler, Sylvester Groth, Marlene Burow, Enzo Brumm… 2h27. Sortie le 1er avril 2026.
Tony Leung Chiu-wai et Sylvester Groth
Caméra d’or 1989 pour Mon vingtième siècle, la cinéaste hongroise Ildikó Enyedi voue une affection particulière aux sujets les plus singuliers. Dans Corps et âme, Ours d’or à la Berlinale 2017, elle faisait se rencontrer deux personnages dans leurs rêves. Aujourd’hui, elle choisit pour personnage principal un arbre imposant qui noue d’étranges relations avec plusieurs générations successives d’humains. Ce témoin silencieux est prétexte à un voyage intérieur spirituel envoûtant qui nous donne à percevoir autrement le cœur qui bat sous l’écorce après avoir suscité pendant la période post-soixante-huitarde une prise en compte très sérieuse du fameux pouvoir des plantes. Au point qu’un film de Jonathan Sarno portant ce titre avait même élucubré une intrigue policière à partir de ce postulat en 1978. La réalisatrice joue ici simultanément sur deux tableaux, la science et la poésie, pour mettre en évidence l’influence de ce ginkgo biloba sur les êtres humains qui prennent la peine de lui prêter attention, en l’occurrence, une jeune femme de 1908, une écolo des années 70 et un scientifique qui scrute sa vie intérieure à l’aide d’instruments de mesure sophistiqués reconvertis en véritables moyens de communication.
Luna Wedler
Par sa durée (deux heures et demie) et son rythme apaisant, Silent Friend se présente comme une véritable invitation à un voyage intérieur. C’est un film qui va à l’encontre du cinéma traditionnel par son refus délibéré du bruit et de la fureur. Un voyage en douce à travers le temps où la sagesse émane d’un vieil arbre auquel sa longévité vaut un statut de témoin privilégié, avec pour partenaires des acteurs aussi différents que Tony Leung Chiu-wai, Léa Seydoux et la comédienne suisse Luna Wedler, couronnée du prix Marcello Mastroianni à la Mostra de Venise. Dotée d’une puissance visionnaire qui a déjà fait ses preuves sur d’autres registres, Ildikó Enyedi développe ici une thèse fondée sur des découvertes scientifiques très sérieuses. Son témoin silencieux possède un cœur dont les battements s’avèrent réconfortants pour les humains qui étreignent son tronc et perçoivent l’écoulement de sa sève comme une tentative de communication encore entourée de mystère. Des sensations irrationnelles et épidermiques que les progrès de la science vont permettre d’appréhender à travers des courbes et des volutes qui manifestent par ailleurs une poésie visuelle considérable. Cette invitation au rêve est l’œuvre d’une virtuose qui accorde une place prépondérante à l’imaginaire en investissant à chaque film un espace qui lui est propre et échappe systématiquement aux influences habituelles par les sources d’inspiration qu’elle revendique. Silent Friend définit ainsi un microcosme qui lui est propre à travers une vision du monde que la réalisatrice qualifie joliment d’“outre-humaine”, elle dont le film préféré est La jetée de Chris Marker, œuvre expérimentale dont Terry Gilliam a réalisé le plus improbable des remakes avec L’armée des douze singes et qui a inspiré récemment à Dominique Cabrera le documentaire anthropologique Le cinquième plan de La jetée. “ Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme ”, comme disait Lavoisier.
Jean-Philippe Guerand




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