Documentaire français d’Édouard Bergeon (2025), avec Jérôme Bayle, Marine Tondelier, Arnaud Rousseau, Emmanuel Macron… 1h33. Sortie le 4 mars 2026.
On ne compte plus les documentaires traitant de l’agriculture sous toutes ses formes. Comme si le cinéma éprouvait le besoin de témoigner aux yeux de la postérité d’un monde aujourd’hui en voie de disparition qui employait encore plus de la moitié des Français avant la Seconde Guerre mondiale et s’éteint peu à peu. On se souvient de Farrebique (1946) et Biquefarre (1983) de Georges Rouquier, mais aussi des fameux Profils paysans de Raymond Depardon (auquel il a emprunté le titre Rural qui était celui d’un de ses livres) ou plus récemment de La ferme des Bertrand (2023) de Sylvain Perret. Le cinéma français a par ailleurs accueilli en son sein deux cinéastes d’origine paysanne, Hubert Charuel et Édouard Bergeon, ce dernier signant aujourd’hui un état des lieux de cette corporation aux prises avec des problèmes innombrables, de La guerre des prix à laquelle Anthony Dechaux vient de consacrer un premier film polémique (sortie le 18 mars) au Mercosur qui cristallise toutes les passions par son opposition frontale à la doctrine d’une alimentation plus saine. Rural propose en quelque sorte une synthèse de toutes ces problématiques à travers la personnalité hors du commun de Jérôme Bayle, un agriculteur d’Occitanie devenu l’un des ambassadeurs les plus charismatiques de ce combat, en évitant de se laisser catégoriser dans un domaine particulièrement polarisé. Détail capital, le réalisateur comme son protagoniste partagent une même douleur : leur agriculteur de père s’est suicidé et a ainsi décidé involontairement de leurs choix.
En plaçant au cœur de son dispositif un éleveur du Sud-Ouest, le réalisateur d’Au nom de la terre n’entendait pas se limiter strictement à ce secteur d’activités. Sa problématique est plus vaste. Elle s’attache à l’ensemble d’une corporation qui n’existe bien souvent aux yeux du grand public qu’à l’occasion de la semaine annuelle du Salon de l’agriculture, dont la fréquentation a chuté d’un quart cette année en raison de l’absence de bétail. Coutumier des plateaux télé sur lesquels il a rodé son discours, Jérôme Bayle est un charmeur capable de faire passer des vérités qui blessent grâce à son accent du terroir. Sous son combat pour la terre affleure une personnalité singulière, celle d’un homme qui veille sur sa maman et joue les pères par procuration avec le fils d’une amie en l’initiant aux plaisirs d’un métier qu’il exerce comme un sacerdoce dont il vit chichement. Véritable homme de communication aguerri à gérer un collectif par son expérience de capitaine d’une équipe de rugby, ce bon vivant qu’on croirait parfois sorti d’un film de Pagnol est aussi celui qui joue les intermédiaires et les bons offices quand la situation l’exige… c’est-à-dire de plus en plus souvent, au fil des crises sanitaires, des bras de fer avec la grande distribution et des négociations internationales où la France exhibe son libre-arbitre contre certaines décisions des autorités européennes. On sort de Rural en s’interrogeant sur les intentions politiques de ce facilitateur devenu la figure de proue des petits agriculteurs qui répond au tutoiement d’Emmanuel Macron par un vouvoiement et une poignée de main prolongée.
Jean-Philippe Guerand




Commentaires
Enregistrer un commentaire