Accéder au contenu principal

“Un monde fragile et merveilleux” de Cyril Aris



Nujum al’amal w al’alam Film libano-américano-germano-saoudo-qatarien de Cyril Aris (2025), avec Mounia Akl, Hassan Akil, Julia Kassar, Camille Salameh, Anthony Karam, Nadyn Chalhoub… 1h50. Sortie le 18 février 2026.



Mounia Akl et Hassan Akil



Devenu le champ de bataille expiatoire de ses voisins depuis un demi-siècle, le Liban est un pays martyr qui semble avoir tout enduré, comme ne cesse de nous le rappeler son cinéma dénué de sanglots et de lamentations. Du massacre de Sabra et Chatila en 1982 à l’explosion du port de Beyrouth en 2020 -auquel Cyril Aris a consacré son documentaire Danser sur un volcan (2023)-, le carnage n’a pourtant jamais cessé d’ensanglanter cette terre qui fut naguère une sorte d’oasis orientale. La particularité d’Un monde fragile et merveilleux est de positiver au fil d’une entreprise de résilience déterminée, là où l’affliction pourrait légitimement être de mise. Nino et Yasmina s’aiment depuis l’enfance, mais se perdent de vue pour mieux se retrouver, adultes, dans un pays où le pire n’est jamais exclu. Né dans un pays qui a plus que tous les autres un instinct de survie à toute épreuve, Cyril Aris semble avoir dédié sa carrière de cinéaste à essayer de comprendre comment on a pu en arriver là sans que le cycle de la violence donne l’impression de pouvoir s’arrêter. Loin de lui l’idée d’essayer d’expliquer cette escalade infernale qui incite depuis des décennies ses voisins immédiats à en faire leur champ de bataille privilégié et à conditionner sa population à tout endurer. Jusqu’à la destruction totale. Résultat, les artistes libanais possèdent plus que tous les autres une capacité de résilience qui leur inspire des œuvres d’une positivité d’autant plus déconcertante qu’elle constitue sans doute le remède le plus efficace contre la morosité.



Mounia Akl et Hassan Akil



Malgré son cadre pour le moins tragique, le premier film de fiction de Cyril Aris réussit à jouer sur la double corde de l’optimisme et de la bienveillance sur trois générations. Comme si le simple fait de ne retenir du monde que ce qui prête à sourire et à faire battre le cœur plus fort permettait de reléguer ses aspects les plus négatifs au second plan. En prenant pour cadre une terre en proie à tous les malheurs dont les habitants se sont résignés à leur sort en gardant la tête haute et une foi irrationnelle en l’humanité, cette comédie sentimentale s’accroche à ses deux personnages malgré le monde qui s’effondre autour d’eux. Aussi déraisonnable que cela puisse paraître, il transpose le Feel Good Movie dans le contexte qui lui est a priori le moins favorable et met en scène un couple que rapproche son apprentissage heurté de la vie dans un pays en guerre. Avec cette idée lancinante que l’amour reste plus fort que la mort, surtout quand il résiste à l’usure du temps. Avec en son cœur deux interprètes merveilleux auxquels il n’est pas difficile de s’identifier : la réalisatrice de Costa Brava, Lebanon (2021), Mounia Akl, qui cultive le mélange des genres comme sa compatriote Nadine Labaki dans un Liban où les artistes se serrent les coudes plus qu’ailleurs, et le très charismatique Hassan Akil. Une belle leçon de vie et de résilience comme le pays du cèdre en possède le secret bien gardé. Sans doute parce qu’il a déjà vécu le pire et que tout peut arriver sur cette terre outragée qui ne cesse de se reconstruire, mais conserve les cicatrices de toutes ses blessures passées.

Jean-Philippe Guerand






Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

Le paradis des rêves brisés

La confession qui suit est bouleversante… © A Medvedkine Elle est le fait d’une jeune fille de 22 ans, Anna Bosc-Molinaro, qui a travaillé pendant cinq années à différents postes d’accueil à la Cinémathèque Française dont elle était par ailleurs une abonnée assidue. Au-delà de ce lieu mythique de la cinéphilie qui confie certaines tâches à une entreprise de sous-traitance aux méthodes pour le moins discutables, CityOne (http://www.cityone.fr/) -dont une responsable non identifiée s’auto-qualifie fièrement de “petit Mussolini”-, sans nécessairement connaître les dessous répugnants de ses “contrats ponctuels”, cette étudiante éprise de cinéma et idéaliste s’est retrouvée au cœur d’un mauvais film des frères Dardenne, victime de l'horreur économique dans toute sa monstruosité : harcèlement, contrats précaires, horaires variables, intimidation, etc. Ce n’est pas un hasard si sa vidéo est signée Medvedkine, clin d’œil pertinent aux fameux groupes qui signèrent dans la mouva...

Berlinale Jour 2 - Mardi 2 mars 2021

Mr Bachmann and His Class (Herr Bachmann und seine Klasse) de Maria Speth (Compétition) Documentaire. 3h37 Dieter Bachmann est enseignant à l’école polyvalente Georg-Büchner de Stadtallendorf, dans le Nord de la province de Hesse. Au premier abord, il ressemble à un rocker sur le retour et mêle d’ailleurs à ses cours la pratique des instruments de musique qui l’entourent. Ses élèves sont pour l’essentiel des enfants de la classe moyenne en majorité issus de l’immigration. Une particularité qu’il prend constamment en compte pour les aider à s’intégrer dans cette Allemagne devenue une tour de Babel, sans perdre pour autant de vue leurs racines. La pédagogie exceptionnelle de ce professeur repose sur son absence totale de préjugés et sa foi en une jeunesse dont il apprécie et célèbre la diversité. Le documentaire fleuve que lui a consacré la réalisatrice allemande Maria Speth se déroule le temps d’une année scolaire au cours de laquelle le prof et ses élèves vont apprendre à se connaître...

Bud Spencer (1929-2016) : Le colosse à la barbe fleurie

Bud Spencer © DR     De Dieu pardonne… Moi pas ! (1967) à Petit papa baston (1994), Bud Spencer a tenu auprès de Terence Hill le rôle de complice qu’Oliver Hardy jouait aux côtés de Stan Laurel. À 75 ans et après plus de cent films, l’ex-champion de natation Carlo Pedersoli, colosse bedonnant et affable, était la surprenante révélation d’ En chantant derrière les paravents  (2003) d’Ermanno Olmi, Palme d’or à Cannes pour L’arbre aux sabots . Une expérience faste pour un tournant inattendu au sein d’une carrière jusqu’alors tournée massivement vers la comédie et l’action d’où émergent des films comme On l’appelle Trinita (1970), Deux super-flics (1977), Pair et impair (1978), Salut l’ami, adieu le trésor (1981) et les aventures télévisées d’ Extralarge (1991-1993). Entrevue avec un phénomène du box-office.   Rencontre « Ermanno Olmi a insisté pour que je garde mon pseudonyme, car il évoque pour lui la puissance, la lutte et la viol...