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“À pied d’œuvre” de Valérie Donzelli




Film français de Valérie Donzelli (2025), avec Bastien Bouillon, André Marcon, Virginie Ledoyen, Adrien Barazzone, Valérie Donzelli, Philippe Katerine, Marie Rivière, Claude Perron, Mike Bujoli, Naëlle Dariya, Magdalena Malina… 1h32. Sortie le 4 février 2026.



Bastien Bouillon



Un écrivain confronté au fameux vertige de la page blanche entreprend une véritable plongée parmi les fragiles et les précaires qui pratiquent le plus souvent des tâches pénibles et mal rémunérées, dans l’objectif de retrouver l’inspiration qui vient à lui manquer. Démarche périlleuse qui constitue une entreprise de déclassement en règle aux yeux de son entourage et notamment de son père. Tandis que son éditrice lui déclare attendre de lui le grand livre qu’il n’a pas encore écrit, il se replie sur lui-même tout en se resourçant au contact de ses compagnons d’infortune avec lesquels il se livre à des enchères inversées absurdes où les contrats échoient aux candidats qui proposent la rémunération la plus modique. Comme une ubérisation absurde. Couronnée du prix du scénario à Venise avec Gilles Marchand, Valérie Donzelli est décidément une fine lectrice. Après son adaptation magistrale de L’amour et les forêts d’Éric Reinhardt (Gallimard, 2014), elle puise cette fois son inspiration dans le récit autobiographique de Franck Courtès (Gallimard, 2023). Un témoignage poignant qui dresse en filigrane un état des lieux saisissant de notre société campée sur des a priori qui ne considère bien souvent les individus qu’en fonction de leur activité, avec un mépris assumé pour les professions manuelles. Le contraste est d’autant plus saisissant entre le personnage fragile et rêveur qu’incarne Bastien Bouillon et ses collègues d’infortune, nettement mieux parés pour accomplir des travaux souvent harassants. Son personnage est le centre de gravité de cette étude de mœurs qui décrypte avec beaucoup de finesse le mécanisme implacable du déclassement social, même si c’est au départ le fait de celui qui est le premier à en subir puis à en assumer les conséquences.



Virginie Ledoyen



À pied d’œuvre illustre la maxime de Stendhal dans “Le rouge et le noir” selon laquelle “ les romans sont des miroirs que l’on promène le long des chemins ”. L’écrivain que campe Bastien Bouillon a besoin de s’imprégner des choses de la vie pour pouvoir les restituer avec sincérité. C’est en travaillant sur les chantiers et en participant à des déménagements et autres tâches harassantes qui ne nécessitent qu’un minimum d’effort cérébral qu’il parvient à faire en quelque sorte le vide en lui pour s’imprégner de nouvelles sensations et les transformer ensuite en mots avec l’authenticité irremplaçable du vécu. Le talent de Valérie Donzelli consiste à traduire en images et en sons l’intériorité de cet observateur privilégié qui revendique sa passivité au point de dérouter son entourage, qu’il s’agisse de son père (André Marcon sentencieux et blessant) qui s’acharne à le raisonner en continuant à s’adresser à lui comme à un gamin ou de son éditrice (Virginie Ledoyen toute en retenue) qui l’accule carrément à donner enfin le grand livre qu’elle attend de lui après des œuvres “prometteuses”. Ce film impressionniste s’impose comme une chronique cruelle de notre époque à travers sa chronique implacable d’une chute ordinaire. Il montre à quel point il est facile de sombrer dans la pauvreté en raison d’erreurs de jugement ou d’un simple concours de circonstances, avec ce facteur aggravant que représente la solitude. Un constat malheureusement de plus en plus partagé qui explique l’accélération de la paupérisation.

Jean-Philippe Guerand





Bastien Bouillon

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