Film espagnol de Jonás Trueba (2016), avec Francesco Carril, Itsaso Arana, Aura Garrido, Pablo Hoyos, Candela Recio, Rafael Berrio… 1h48. Sortie le 28 janvier 2026.
Itsaso Arana et Francesco Carril
Il émane du cinéma de Jonás Trueba la quête d’au moins deux mystères complémentaires : grandir et vieillir. Tous ses films en sont imprégnés. Ils s’attachent en outre pour la plupart à la psyché féminine dans tous ses états. Découvrir aujourd’hui un morceau du puzzle qui nous manquait, et non des moindres, permet de mesurer la cohérence de son œuvre à travers sa manière de creuser les mêmes thèmes sous des angles multiples. Triplement primé au festival de Toulouse Cinespaña en 2016, La reconquista est son quatrième long métrage. Il s’y attache à un couple qui se retrouve quinze ans après avoir vécu un premier amour. Elle lui remet alors une lettre écrite à l’époque qui contient en fait tous les mots qu’elle ne lui a jamais dits. Dès lors, on assiste à une véritable résurrection des sentiments, sans véritablement rien connaître de ce qu’ils ont partagé auparavant. Le film est d’une simplicité formelle désarmante. Il est l’œuvre d’un cinéaste au mitan de la trentaine qui témoigne d’une grande acuité psychologique et semble encore s’interroger sur les mystères de l’amour, sans manifester le fameux male gaze qui règne alors dans le cinéma comme une projection du patriarcat, faute de suffisamment de réalisatrices pour permettre à cette pensée unique d’évoluer. La fraîcheur de Jonás Trueba réside dans un sens du collectif qui lui a permis d’élargir son point de vue, sans s’astreindre pour autant à aucun dogme autre qu’un altruisme tout-terrain et une curiosité inextinguible.
Candela Recio et Pablo Hoyos
La reconquista est construit en trois actes : ce nouveau départ, et leur liaison adolescente à une époque où ils n’avaient pas encore les mots pour lui dire. Autant elle était extravertie et enthousiaste, autant il était timide et peu disert. Et s’ils ont évidemment mûri en gagnant en assurance, ils se sont assurément bonifiés, mais c’est toujours elle qui prend les initiatives, ce qui n’est pas pour lui déplaire. La femme reste pour Trueba une énigme qu’il ne cesse d’explorer sans relâche, en marchant consciemment dans les pas de ses maîtres en la matière : Ingmar Bergman, évidemment, mais aussi Éric Rohmer pour les plus jeunes de ses protagonistes. Avec en guise de points de repère des visages qui voyagent de film en film et dont il suit l’évolution, à l’instar de ceux de Candela Recio (Manuela jeune), qu’il observera au naturel dans son documentaire-fleuve Qui à part nous ? (2021), et d’Itsaso Arana (sa version adulte) devenue depuis sa muse dans trois autres films parmi lesquels Eva en août (2019) et Septembre sans attendre (2024). C’est dire combien ce cinéaste espagnol sans attaches autres que sa filiation avec un réalisateur tout aussi atypique, Fernando Trueba, continue à chercher. La reconquista est à ce titre un chapitre essentiel de son œuvre au cœur battant où la féminité se substitue au féminisme sans en nier les enjeux. Un film qu’on découvre avec dix ans de décalage comme le chaînon manquant d’une œuvre foisonnante dont on pourra découvrir les opus précédents, eux aussi inédits, au cours de la rétrospective intégrale que lui consacre du 27 janvier au 10 février 2026 le Centre Pompidou hors-les-murs (au mk2 Bibliothèque) sous le titre “Le goût du présent”.
Jean-Philippe Guerand

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