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“Cassandre” d’Hélène Merlin



Film français d’Hélène Merlin (2024), avec Billie Blain, Zabou Breitman, Éric Ruf, Florian Lesieur, Guillaume Gouix, Laïka Blanc-Francard, Agathe Rousselle, Shanna Keil, Emma Goulay, Eléa Gagnaire Cousin, Garance Choplin Gareau, Jeanne Choplin Gareau, Léo Dudognon, Valentine Frédot, Ferdinand Lebreton, Charline Leralle… 1h43. Sortie le 2 avril 2025.



Laïka Blanc-Francard, Zabou Breitman

Florian Lesieur et Billie Blain



Cassandre, 14 ans, vit avec sa famille dans un manoir qui reflète une grandeur passée. À la faveur des grandes vacances, elle fréquente un centre équestre qui représente pour elle une véritable ouverture au monde extérieur, mais aussi une prise de conscience sur certains dysfonctionnements de ce cercle familial qui l’a peu à peu étouffée, notamment à travers certains comportements de son frère auxquels ses parents n’ont jamais cherché à mettre un terme, tant ils semblaient inscrits dans leurs gênes… Le sujet est audacieux, mais s’inscrit dans le contexte d’une prise de conscience récente plus vaste qui a établi l’étendue considérable des dégâts, notamment à travers une banalisation de l’inceste absolument ahurissante. L’inspiration de son premier long métrage, Hélène Merlin l’a puisée au plus profond de son enfance comme pour exorciser des souvenirs qui continuent à la hanter. Au fil de la décennie qu’elle a consacrée à faire aboutir ce film, son sujet s’est trouvé nourri de nombreux témoignages artistiques et littéraires concomitants qui ont montré l’ampleur du malaise, dont le témoignage de Camille Kouchner, “La familia grande” [Seuil, 2021]. Reste que Cassandre aborde un sujet que le cinéma n’a évoqué jusqu’ici que de façon laconique ou allusive, mais jamais de manière frontale, comme pour reproduire et respecter cette loi du silence qui a couvert pendant des lustres des comportements pour le moins inappropriés.



Billie Blain



Sous son prénom de pythie condamnée par Apollon à ne jamais être crue, Cassandre est une guerrière qui va réaliser au contact de l’extérieur combien son milieu d’origine est toxique et tout mettre en œuvre pour que cette situation cesse de se répéter en toute impunité. Hélène Merlin a choisi pour tenir ce rôle une comédienne adulte dont ce rôle est le premier en vedette, Billie Blain, la petite fille prodigue du Beau Serge de Claude Chabrol révélée par le court métrage de Violette Gitton nommé cette année au César, Ce qui appartient à César, dans lequel elle incarnait une jeune fille victime d’un viol. La réalisatrice joue de sa pureté pour appuyer son propos et montrer la puissance insidieuse du vice dans un cadre qui navigue à vue au cœur d’un no man’s land aux contours flous, au-delà du bien et du mal. La mise en scène s’en remet pour une bonne part à des interprètes fort bien choisis, qu’il s’agisse du couple formé par Zabou Breitman et Éric Ruf qui reflète la perpétuation d’un certain aveuglement ou du frère campé par l’étonnant Florian Lesieur dans un étonnant numéro de corde raide. La prouesse d’Hélène Merlin consiste à traiter ce sujet ô combien périlleux en évitant autant le sordide que l’hypocrisie. Contrairement à l’adaptation des Chatouilles qui avait une fâcheuse tendance à tourner autour du pot au lieu d’aller droit au but (et le sujet l’exige), elle ne se défile jamais devant l’obstacle, mais sait au besoin le parer d’une nuance de poésie qui rend la violence de son propos intelligible au plus grand nombre sans jamais chercher à l’éluder ou à le minimiser. Puisse le public être sensible à son message audacieux. Il est plus que jamais de salubrité publique et la porte qu’il entrouvre ne doit plus jamais se refermer sur notre trop complaisant aveuglement collectif.

Jean-Philippe Guerand






Zabou Breitman

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