El ser querido Film hispano-français de Rodrigo Sorogoyen (2026), avec Javier Bardem, Victoria Luengo, Raúl Arévalo, Marina Foïs, Melina Matthews, Malena Villa, Nuria Prims, Raúl Prieto, Pablo Gómez Pando, Mourad Ouani, Pepa Gracia, Miguel Garcés, Nourdin Batán, Laura Birn… 2h15. Sortie le 16 mai 2026.
Javier Bardem et Victoria Luengo
Un réalisateur espagnol de renommée mondiale parti à Hollywood revient tourner un film aux Canaries pour lequel il engage sa fille, actrice encore peu connue perdue de vue depuis des années. Sur le plateau, il a parfois tendance à se comporter comme un tyran, tandis qu’en dehors, il se trouve plutôt dépourvu lorsqu’il s’agit de rendre des comptes à la chair de sa chair qui souffre de ce manque dans sa vie. Ce sujet n’est pas très nouveau. Il se révèle propice aux morceaux de bravoure et aux confrontations à haute intensité dramatique. L’an dernier, Joachim Trier racontait une histoire assez voisine dans Valeur sentimentale : celle d’un père absent qui réapparaissait dans la vie de ses deux filles et insistait pour convaincre l’aînée devenue vedette entre-temps de tenir le rôle principal de son nouveau film. Rodrigo Sorogoyen traite d’un sujet assez proche en se concentrant sur le tournage proprement dit, là où son confrère norvégien choisissait de le traiter sous forme d’ellipse. Reste que les deux œuvres résonnent en écho. Avec toutefois une autre nuance capitale : le réalisateur espagnol aborde son sujet sous la forme d’une succession de séquences dont on retiendra plus particulièrement la confrontation entre le père et la fille qui ouvre le film et une scène de repas d’anthologie qui constitue par ailleurs une véritable leçon de cinéma et de direction d’acteurs. L’être aimé marque en outre le retour dans le cinéma espagnol de Javier Bardem cinq ans après El buen patrón qui lui a valu son sixième Goya. Son rôle de cinéaste fait évidemment écho à sa propre carrière et lui vaut de revenir à Cannes où il a déjà obtenu le prix d’interprétation masculine en 2010 pour sa composition dans Biutiful d’Alejandro González Iñárritu.
Victoria Luengo et Javier Bardem
Quant à lui pour la première fois en compétition sur la Croisette, Rodrigo Sorogoyen avait toutefois créé la sensation en sélection officielle lors de l’édition 2022 en présentant As bestas dans la section non compétitive Cannes Première. Il en retrouve d’ailleurs ici l’une des interprètes principales en la personne de Marina Foïs. Le personnage principal féminin du film, celui de la fille en quête d’explications, est tenu quant à lui par Victoria Luengo à laquelle le réalisateur avait déjà confié le rôle d’une agente de la police des polices dans sa série “Antidisturbios”. Simultanément à l’affiche d’Autofiction de Pedro Almodóvar, elle joue sur la crête des sentiments au fil d’une confrontation à haute tension qui se joue de part et d’autre de la caméra. C’est là que le parti pris de Sorogoyen de traiter cette histoire façon puzzle, sans toutefois transgresser la chronologie, en alternant aussi couleur et noir et blanc, témoigne de la qualité de sa direction d’acteurs. Sa partition circonscrit en outre ses interprètes au beau milieu d’une succession de plans-séquences souvent oppressants, dans le cadre monumental de Fuerteventura aux Canaries utilisé comme décor d’une reconstitution du Sahara occidental des années 1930 qui convoque en sus une prise de position politique toujours brûlante et irrésolue. Le cinéma dans le cinéma est l’occasion pour Sorogoyen et sa coscénariste Isabel Peña d’aborder frontalement le thème des violences sexuelles qui a profondément modifié les conditions de travail des équipes de cinéma à travers l’intervention des coordinateurs d’intimité et des formations spécifiques prodiguées aux équipes pour éviter les “dérapages”. Un sujet brûlant qui a contribué à faire évoluer les mentalités mais aussi à provoquer des réactions parfois radicales. C’est l’imbrication de ses thèmes qui donne toute sa puissance à ce film à haute tension.
Jean-Philippe Guerand




Commentaires
Enregistrer un commentaire