Film franco-américano-italo-belge d’Asghar Farhadi (2026), avec Isabelle Huppert, Virginie Efira, Vincent Cassel, Pierre Niney, Adam Bessa, India Hair, Catherine Deneuve… 2h19. Sortie le 14 mai 2026.
Isabelle Huppert et Adam Bessa
Une romancière (Isabelle Huppert) recluse au sommet d’un immeuble des grands boulevards où rien ne semble avoir changé depuis des décennies surveille ses voisins à l’aide d’un télescope, vigie en quête d’une inspiration illusoire, faute d’oser sortir de chez elle pour se confronter au réel. Jusqu’au jour où sa nièce enceinte (India Hair) la convainc de vendre l’appartement dont elles sont copropriétaires et lui présente un jeune homme (Adam Bessa) qu’elle accepte d’héberger en échange de menus services, lequel se met à son tour à écrire en s’inspirant de ce qu’il croit comprendre de la vie des autres et de la méthode de sa protectrice. Simultanément, de l’autre côté de la rue, deux frères ingénieurs du son (Vincent Cassel et Pierre Niney) et une collègue (Virgine Efira) passent leurs journées à bruiter des films avec une inventivité sans limites. Jusqu’au moment où ces divers destins vont se mêler les uns aux autres, devenir des personnages de fiction légèrement décalés par rapport à la réalité et faire affleurer des non-dits qui auraient parfois mieux fait de le rester.
Pierre Niney et Vincent Cassel
Histoires parallèles est le deuxième film qu’Asghar Farhadi tourne en France après Le passé (2013). Il en a puisé l’inspiration dans Le décalogue 6 du réalisateur polonais Krzysztof Kieślowski exploité en version longue sous le titre Brève histoire d’amour (1988). Du scénario originel initié par le scénariste Krzysztof Piesiewicz à partir du commandement “Tu ne seras pas luxurieux”, le réalisateur iranien et son frère Saeed retiennent essentiellement le thème du voyeurisme, en en tirant un tout autre parti qui confine parfois au vampirisme. L’objet du film consiste à entremêler plusieurs existences en scrutant leurs multiples interactions, quitte à les fantasmer pour les fictionnaliser. Le centre de cette toile d’araignée, c’est ce jeune homme épris d’écriture qui va constamment des uns aux autres, en s’efforçant de leur dérober l’inspiration dont le privent sa jeunesse et son inexpérience, quitte à stimuler son imagination en s’appropriant des confessions intimes qui ne lui appartiennent pas et à provoquer des frictions artificielles pour en observer les effets. Comme un petit chimiste des âmes.
Pierre Niney et Virginie Efira
À son habitude, et c’est l’une des constantes de tous ses films, quel que soit le pays où il les ait réalisés, Asghar Farhadi excelle dans l’étude psychologique de ses personnages et leurs interactions. Histoires parallèles constitue en cela une sorte de point de non-retour par la virtuosité avec laquelle le scénario passe d’un personnage à l’autre et nous emprisonne dans cet entrelacs en donnant une épaisseur peu banale à chacun des maillons de cette chaîne. Les histoires qui constituent cette mosaïque humaine sont universelles. Quant au cinéaste iranien qui avait rendu un hommage appuyé à Sueurs froides dans son exercice de style espagnol Everybody Knows, il adresse cette fois un nouveau clin d’œil à Alfred Hitchcock à travers la topographie de sa situation de départ qui évoque ostensiblement Fenêtre sur cour. Au point de se demander si ces histoires sont vraiment parallèles, dans la mesure même où elles finissent par se croiser, ce qui est rigoureusement impossible selon les règles les plus élémentaires de la géométrie pure. Tel quel, le scénario se révèle d’une rigueur exemplaire, tout en s’autorisant constamment des pointes de fantaisie et des échappées libres qui empruntent des dispositifs spécifiques. Il témoigne en outre de l’envie qu’a ressenti instinctivement Farhadi de se frotter aux acteurs français les plus prestigieux, quitte à s’offrir une scène unique mais mémorable avec Catherine Deneuve et à introduire son personnage principal au cours d’une séquence de haute volée dans le métro parisien. Rien ne semble pourtant vain ou gratuit au sein de cette architecture élaborée à laquelle le réalisateur iranien a tenu à associer l’un des plus fidèles collaborateurs de Kieslowski en la personne du compositeur Zbigniew Preisner dont la musique scande ce jeu de l’oie parisien dans un miroir.
Vincent Cassel et Virginie Efira
À bien des égards, l’Iranien voyageur Asghar Farhadi évoque certains réalisateurs originaires de la Mittel Europa de l’Entre-Deux-Guerre qui sont parvenus à s’intégrer à Hollywood grâce à leur talent de raconteurs d’histoires, leur instinct de la mise en scène, leur utilisation de l’espace et surtout la maîtrise d’une langue universelle, celle du cinéma. Contrairement à ses compatriotes Muhammad Rasoulof et Jafar Panahi qui utilisent le cinéma comme un outil de dénonciation, il semble se méfier au plus haut point de la politique. Quitte à endurer des critiques sévères et à passer pour un traître aux yeux de certains intellectuels, faute de couper le cordon avec le régime des Mollahs en refusant de prendre ses responsabilités. Comme si le cinéma restait plus fort que tout à ses yeux. Une attitude ambiguë qui fut toutefois aussi naguère celle d’Abbas Kiarostami, le premier cinéaste iranien à avoir obtenu la Palme d’or à Cannes avec Le goût de la cerise (1997) sans jamais être inquiété par la République Islamique. Ce n’est donc pas là le terrain sur lequel il convient d’attaquer ce styliste de haute volée pour qui la mise en scène reste un sacerdoce suprême. Citoyen du monde à l’occasion de certains de ses films, mais autorisé à retourner dans son pays quand il le souhaite, y compris en tant de guerre, Farhadi signe avec Histoires parallèles une étude de mœurs traversée par la marche du monde au point d’aborder la question brûlante des agressions sexuelles et la remise en cause du patriarcat du point de vue masculin, rarement sinon jamais interrogé. Ce film foisonnant est tout simplement une œuvre universelle fermement ancrée dans notre époque percluse de doutes et hantée par les spectres.
Jean-Philippe Guerand






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