Documentaire français d’Anat Even (2026), avec Anat Even, Ariel Cypel… 1h18. Sortie le 6 mai 2026.
Comment dire l’indicible ? Cette question posée par Elie Wiesel apparaît aujourd’hui plus que jamais d’actualité. Les pogroms perpétrés par les terroristes du Hamas le 7 octobre 2023 et les représailles sans fin menées par Tsahal afin de raser la Bande de Gaza ont provoqué un traumatisme que le temps aura du mal à effacer. Apparaissent çà et là des films, ou plutôt des essais cinématographiques qui tentent d’appréhender ces massacres, sans parvenir vraiment à leur donner un sens. Anat Even a choisi de revenir dans la maison où elle a vécu bien avant le massacre. Pendant deux ans, elle a exploré les vestiges du kibboutz Nir Oz incendié, aujourd’hui investi par des paons, et les terres agricoles environnantes dévastées par les engins militaires. De l’autre côté de la clôture, elle a entendu à distance les échos lointains de l’anéantissement du peuple palestinien et de la destruction méthodique de cette terre imbibée de sang que Donald J. Trump rêverait de transformer en station balnéaire. Artiste plasticienne, la réalisatrice utilise d’abord sa caméra dans l’idée de témoigner, puis s’interroge sur le sens de ce conflit invisibilisé par la censure israélienne qui n’existe que par les sons qu’on en perçoit dans le lointain. Elle éprouve ensuite le besoin d’établir un dialogue avec un ami proche qui vit en France, Ariel Cypel. Ensemble ils vont devenir les architectes de ce film qui radiographie l’effondrement d’un conflit sans fin. Jusqu’au moment où leur conversation vire au dialogue de sourds et où leur communication s’interrompt. Une brouille mise en scène qui leur permettra paradoxalement de sauvegarder leur amitié dans la vie.
Anat Event affirme que “ Gaza est devenu un trou noir qui ne produit que de la peur ”. Elle n’en montre pourtant pas d’images et reste de l’autre côté de la frontière où les bruits et les fracas remplacent les images manquantes, pour reprendre une expression popularisée par Rithy Panh. Collapse (Face à Gaza) est un double témoignage capital qui confirme qu’il convient de ne pas réduire l’état d’esprit israélien à la furie dévastatrice de ses dirigeants. Le film s’impose en cela comme un support intéressant de réflexion et de discussion qui prend le parti audacieux du hors-champ en jouant d’une bande son éloquente. Comme si la guerre refusait de se taire. Et il est vrai que le film réussit à s’en tenir à ce point de vue en développant une dialectique rigoureuse. Celle-ci s’appuie précisément sur cette absence d’images orchestrée par un pouvoir qui a retenu les leçons de propagande de Joseph Goebbels, sans réaliser que dans notre monde à la merci des réseaux sociaux, le silence est plus assassin que jamais. La démarche d’Anat Event consiste précisément à jouer de ces interdictions pour mieux les déjouer. Elle dénonce ainsi le régime autoritaire israélien de l’intérieur, mais n’est pas dupe des techniques de communication qu’il cherche à impose, floute les visages des soldats et respecte les consignes officielles, tout en nous laissant entendre ce qu’elle n’a pas la possibilité de montrer. Reste que le propos du film s’avère plus fort que les moyens déployés pour le faire passer, mais qu’il faudra sans doute des années pour que nous disposions du recul nécessaire à une juste vision de ces événements capitaux. Ce film mérite en tout cas d’être montré en Israël. Ne serait-ce que pour éveiller les consciences qui en ressentiraient encore le besoin.
Jean-Philippe Guerand




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