Documentaire germano-français de Rubika Shah (2024), avec Ben Mankiewicz, Nick Davis, Sydney Stern, Steven J. Ross, Thomas Doherty… 1h23. Sortie le 15 avril 2026.
Herman J. Mankiewicz
Adolf Hitler a compris très tôt le parti qu’il pouvait tirer du cinéma pour asseoir son pouvoir, en dépêchant à Hollywood des émissaires chargés de distiller discrètement ses idées et de diffuser sa propagande en veillant à ce que le cinéma américain ne s’intéresse pas de trop près au Troisième Reich. Peine perdue au vu du nombre de talents d’Allemagne et d’Europe centrale qui y ont élu domicile après avoir fui le nazisme et l’antisémitisme. The Mad Dog of Europe prend pour prétexte un scénario visionnaire conçu par Herman J. Mankiewicz dès 1932, c’est-à-dire un an avant l’arrivée au pouvoir d’Hitler. Producteur délégué de trois films des Marx Brothers, le frère aîné du futur réalisateur d’Eve (1950), qui deviendra célèbre grâce à sa contribution au script de Citizen Kane d’Orson Welles -aventure relatée dans Mank (2020) de David Fincher-, s’y heurtera à de puissantes oppositions téléguidées depuis l’Allemagne qui reflètent l’atmosphère délétère d’une industrie cinématographique infiltrée par des agents ennemis et soutenue par des sympathisants locaux. Une expérience au goût amer qui en dit long sur l’état d’esprit de l’Amérique des années 30 et son souci de ne surtout pas indisposer une puissance étrangère susceptible de lui rapporter beaucoup de devises, mais aussi de propager sa propre idéologie capitaliste comme contre-poison à l’idéologie communiste. Rubika Shah lève le voile sur cette facette peu glorieuse d’Hollywood à travers une enquête qui manque de toute évidence de témoins de première main, au profit d’historiens et autres analystes certes érudits.
Grâce aux espions qu’il a dépêchés sur place, Joseph Goebbels peut intervenir en amont de la production des films qui risqueraient de porter à l’image de marque de l’Allemagne nazie. Pire, il réussit à provoquer le bannissement par l’industrie des personnalités qu’il juge néfastes. C’est le cas d’Herman J. Mankiewicz en juillet 1935, sur la foi des rumeurs sulfureuses qui entourent le scénario de The Mad Dog of Europe pourtant demeuré à l’état de projet jamais réalisé. Dès lors, tous les génériques mentionnant le nom de son auteur sont interdits par principe d’importation en Allemagne, ce qui explique sans doute aussi le nombre de classiques où sa contribution en tant que scénariste n’est pas créditée, de San Francisco (1936) au Magicien d’Oz (1939). En s’attachant à ce projet qui aurait pu changer du tout au tout la carrière de son auteur, la réalisatrice Rubika Shah esquisse un portrait saisissant de l’Amérique des années 30 qui utilise Hollywood comme contre-poison aux ravages sociaux de la Grande Dépression, tout en adoptant une politique isolationniste. Ce n’est pas pour des raisons idéologiques mais bel et bien économiques que La Mecque du cinéma cède aux injonctions de l’Allemagne nazie, de crainte des retombées incalculables que risquerait d’entraîner un éventuel boycott de la part de ce territoire non négligeable pour l’équilibre de la balance extérieure dont le dictateur se targue d’être cinéphile. Un paradoxe ironique lorsqu’on sait combien l’effort de guerre engendrera plus tard de productions à charge contre les ennemis des États-Unis d’où émergent ces authentiques films d’auteur que sont The Mortal Storm de Frank Borzage et Le dictateur de Charlie Chaplin sortis respectivement en juin et en octobre 1940. Un aspect que ne développe malheureusement pas The Mad Dog of Europe.
Jean-Philippe Guerand




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