Film hispano-allemand de Carla Simón (2025), avec Llúcia Garcia, Mitch, Tristán Ulloa, Alberto Garcia, Miryam Gallego, Janet Novás, José Ángel Egido, Marina Troncoso, Sara Casasnovas, Celine Tyll… 1h55. Sortie le 8 avril 2026.
Llúcia Garcia et Mitch
Le cinéma de Carla Simón est depuis toujours indissociable de son vécu le plus intime. Romería constitue sur ce registre une sorte de point de non-retour dans lequel une étudiante en quête de documents d’état-civil se retrouve contrainte d’affronter les démons de son enfance en allant à la rencontre de sa famille biologique et de ses secrets les plus enfouis. Écho direct du destin de cette réalisatrice dont les parents sont morts du sida à une époque où l’Espagne post-franquiste a sacrifié une génération entière sur l’autel de la drogue, avec une prédilection pour l’héroïne, sous prétexte de goûter à l’euphorie de Mai 68 avec un effet retard amplifié. Un pèlerinage mémoriel touchant qui esquisse en filigrane les contours d’un phénomène sociétal majeur dont le cinéma espagnol n’a en fait que peu témoigné, sinon dans les films considérés comme subversifs tournés à chaud par le trublion Eloy de La Iglesia, comme L’enfer de la drogue (1983) et L’enfer de la drogue 2 (1984). La magie du cinéma consiste depuis Été 93 (2017) et Nos soleils (2022) à traiter de thématiques graves sans sombrer jamais dans le mélodrame ou la complaisance. Romería peut ainsi être considéré comme la chronique d’une rédemption, celle d’une jeune femme qui part à la rencontre de son passé pour affronter l’avenir avec détermination et sérénité. À l’image de ces femmes qui ont besoin de solder leurs comptes avec leurs parents pour se donner les moyens de devenir mères à leur tour.
Llúcia Garcia, au centre
Confrontée aux formalités administratives requises pour effectuer des études supérieures, Marina se trouve contrainte de reprendre contact avec sa famille biologique en Galice, avec comme talisman la correspondance de sa mère qui esquisse les dernières années d’une vie interrompue prématurément par le sida. Au contact de cette tribu paternelle, va affleurer une vérité terrible et le tabou d’une pandémie enfouie dans les oubliettes de cette génération insouciante débarrassée du poids du franquisme qui a payé un lourd tribut aux substances délétères, en se laissant aveugler par la transition démocratique et son euphorie collective. Le tour de force de Romería repose sur la capacité de la mise en scène à transcender un scénario à la première personne du féminin singulier pour livrer le tableau de toute une époque en adoptant une dimension chorale. Carla Simón procède par couches successives et ne se retourne vers le passé que pour en esquisser un faisceau de possibilités, avec davantage de regrets que de remords et en tout cas bien peu d’amertume. Elle choisit pour cela une interprète lumineuse qui a la vie devant soi, en l’occurrence Llúcia Garcia, recrutée lors d’un casting de rue, que le besoin compulsif de filmer manifesté par son personnage place dans une situation comparable à celle de la réalisatrice qui exprime ainsi son propre désir de cinéma à travers la mise en perspective de son propre regard avec celui de sa protagoniste, sans la moindre redondance pour autant. Ce film subtil est de ceux qui doivent se voir et se revoir pour en appréhender toutes les richesses.
Jean-Philippe Guerand




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