Film franco-espagnol de Jaime Rosales (2025), avec Aminthe Audiard, Samuel Kircher, Mélanie Thierry, Alex Brendemühl, Balthazar Delville, Alexis Keruzoré, Hugo Le Rolle, Jeanne Trinité, Eden Kerdoncuff, Mateo Pichon-Carbone, Arnaud Stéphan, Lucia Sánchez… 2h04. Sortie le 15 avril 2026.
Aminthe Audiard
Une jeune fille qui vient de perdre sa mère se réfugie auprès de ses amis et de son amoureux. Jusqu’au moment où un nouveau venu vient semer le trouble par sa personnalité atypique. À la confusion des sentiments inhérente à l’adolescence, il oppose des principes déroutants radicaux qui témoignent de son intransigeance, mais aussi d’une certaine déconnection par rapport à la réalité. Un peu comme s’il était un héros romantique échappé des pages d’un livre et en ce cas un Parisien doué d’une aura particulière. La confusion ne fait que s’accroître lorsque la joyeuse bande va voir un film dont les personnages ne sont autres qu’eux-mêmes. Vertigineuse mise en abyme pirandellienne qui confère au premier opus français du réalisateur espagnol Jaime Rosales une profondeur envoûtante et entraîne dans une autre dimension cette chronique d’apprentissage, qu’on pourrait qualifier de rohmérienne par la place prépondérante qu’elle accorde au dialogue. Un parti pris paradoxal de la part du metteur en scène des Tournesols sauvages qui tourne pour la première fois en France, jette son dévolu sur une sous-préfecture bretonne dont il met en valeur la topographie, avec ce viaduc ferroviaire surplombant qu’on croirait tout droit sorti d’une illustrations des romans de Jules Verne édités par Hetzel, et dont les protagonistes s’expriment dans une langue qui n’est pas la sienne, grâce à la contribution du tandem formé par Samuel Doux et Fanny Burdino. Il démontre avec Morlaix combien le cinéma s’appuie fondamentalement sur des codes qui échappent à ces contingences pour privilégier les émotions et les sentiments afin de transcender une certaine normalité.
Samuel Kircher et Aminthe Audiard
L’audace du dispositif narratif est à la démesure d’un film qui assume son lyrisme en jouant sur un récit fracturé et refuse délibérément les évidences au profit d’une déraison assumée et même revendiquée. Morlaix échappe en cela au cartésianisme d’usage en confrontant ses protagonistes à leur représentation dans un avenir proche. Comme s’ils se trouvaient investis d’une sorte de pouvoir visionnaire. La singularité du film ne s’arrête pas là. Sur le plan formel, Jaime Rosales juxtapose trois formats qui façonnent une invitation au rêve envoûtante en jouant de l’espace à travers l’une des composantes essentielles du cinéma : des plans fixes au noir et blanc épuré en format anamorphique, des plans-séquences au Steadicam en couleur et des images en 16 mm 1.33 qui suscitent à l’écran une sorte de recroquevillement symbolique. Autant de points de vue différents sur une histoire éternellement recommencée qui évoque avec une infinie délicatesse la douleur de grandir et les incertitudes de la jeunesse, au fil d’un portrait de groupe porté par des interprètes formidables dont Aminthe Audiard, la petite-nièce du réalisateur du Prophète qui se fait là un prénom en un rôle, et Samuel Kircher décidément insaisissable dans un emploi de jeune échalas romantique qui semble s’être trompé d’époque. Il émane de cette chronique sentimentale une rare sensation de douceur qui reflète une certaine vie de province sur laquelle le temps semble avoir suspendu son vol. Impression que le réalisateur exprime à travers le regard de son héroïne, devenue pharmacienne et parisienne (campée pendant un quart d’heure par Mélanie Thierry), lors d’un retour aux sources où les conséquences de ses choix se conjuguent avec les contours esquissés d’une vie alternative.
Jean-Philippe Guerand




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