Documentaire français de Pierre Carles (2026), avec Georges Ibrahim Abdallah, Rima Hassan, Jacques Vergès, Jean-Paul Mazurier, Jean-Louis Chalanset, François Hollande… 1h41. Sortie le 8 avril 2026.
Georges Ibrahim Abdallah
Transfuge des émissions “L’assiette anglaise” et “Strip tease”, Pierre Carles est un guérillero du cinéma, un adepte du poil à gratter qui a la faiblesse de croire que la dialectique peut casser des briques et que toutes les vérités sont bonnes à dire. Au même titre que Yannick Kergoat avec Personne n’y comprend rien consacré au financement libyen de la campagne présidentielle de Nicolas Sarkozy, mais aussi de certains documentaires de François Ruffin et Gilles Perret. Il a investi un créneau cinématographique extrêmement ténu dont la vocation consiste à aborder des sujets dont la télévision et les médias audiovisuels traditionnels ne tiennent pas à s’encombrer. Des affaires sensibles dont l’évocation ne figure pas parmi les priorités des chaînes plus préoccupées de faire de l’audience que d’aborder les sujets qui dérangent, même si c’est pour rétablir certaines vérités occultées. Surtout lorsque la raison d’État figure au centre du jeu et même s’il s’agit d’exécuter les ordres d’une puissance étrangère soucieuse de ne pas avoir les mains sales. Ce préambule pour souligner que L’affaire Abdallah énonce des vérités fondées sur des faits de notoriété publique qui mettent en évidence le choix du militant communiste libanais Georges Ibrahim Abdallah comme bouc émissaire sacrifié au nom d’intérêts géopolitiques supérieurs dont le temps s’est chargé de brouiller les enjeux originels. Condamné en 1986 à une peine de quatre ans, il passera finalement quarante ans derrière les barreaux à la suite d’un nouveau procès instrumentalisé en sous-main l’année suivante par les autorités américaines et écopera du titre peu enviable de plus vieux prisonnier politique détenu dans les geôles françaises.
Le film s’ouvre sur la visite rendue par la députée européenne Rima Hassan au détenu dans sa cellule de la prison de Lannemezan, en compagnie de Pierre Carles qui a déjà consacré à son cas un article dans “Le Monde diplomatique” en 2020 et la bande dessinée “Dans les oubliettes de la République : Georges Ibrahim Abdallah” avec Malo Kerfriden (Éditions Delcourt, 2024). Il purge une peine de réclusion à perpétuité en tant que chef des Fractions armées révolutionnaires libanaises qui ont revendiqué début 1986 l’assassinat d’un attaché militaire adjoint de l’ambassade américaine et d’un secrétaire de l’ambassade Israël, tous deux à Paris. Libérable en théorie depuis 1999, il est finalement expulsé au Liban en juillet 2025 sur décision de la cour d’appel de Paris et retourne dans son village où il est accueilli en héros… fatigué. Ultime pirouette judiciaire (postérieure au film), la cour de cassation vient d’annuler la libération conditionnelle d’Abdallah, dans un ultime acte d’acharnement, cela même au moment où le Liban se retrouve à nouveau sous les bombes et en proie à des déplacements de population massifs. Le film a le mérite d’exposer avec une grande clarté les multiples rebondissements de cette affaire et son instrumentalisation par des “intérêts supérieurs” qui ont conduit l’un des avocats de ce militant qui s’est battu pour ne pas se voir qualifié de terroriste, Jean-Paul Mazurier, à révéler dès 1987 dans un livre avoir trahi son client en prenant contact avec les services secrets français, forfaiture qui lui vaudra trois ans d’interdiction d’exercer, mais n’aura aucune incidence sur les conclusions du procès. C’est dire l’opacité et les multiples zones d’ombre qui entachent cette ténébreuse affaire devenue pour Carles une véritable croisade personnelle dont on ne connaîtra probablement jamais tous les tenants et les aboutissants, tant ils recèlent d’enjeux géopolitiques. Il faut le voir poursuivre certains interlocuteurs qui se refusent à lui répondre pour mesurer sa ténacité.
Jean-Philippe Guerand




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