Dead Man’s Wire Film américain de Gus van Sant (2025), avec Bill Skarsgård, Dacre Montgomery, Colman Domingo, Al Pacino, Myha’la Herrold, Cary Elwes, Kelly Lynch, John Robinson, Jordan Claire Robbins, Stephanie Bertoni, Daniel R. Hill… 1h45. Sortie le 15 avril 2026.
Dacre Montgomery et Bill Skarsgård
Gus van Sant est l’un des très rares réalisateurs américains à s’être toujours montré aussi à son aise sur le registre du cinéma indépendant le plus audacieux qui soit que dans le cadre traditionnel hollywoodien. Une dualité qui lui a permis de s’aventurer sur des chemins de traverse parfois audacieux et d’obtenir une reconnaissance enviable d’auteur, tout en alignant de précieux succès au box-office pour rançon de sa liberté de manœuvre. Résultat : une Palme d’or et un prix de la mise en scène à Cannes pour Elephant en 2003 et des nominations à l’Oscar du meilleur réalisateur pour Will Hunting en 1998 et Harvey Milk en 2009. Résolument inclassable, Gus van Sant signe aujourd’hui avec La corde au cou un film de genre qui assume et même revendique sa dette à l’égard du Nouvel Hollywood en s’inspirant d’une histoire vraie. En février 1977 à Indianapolis, un entrepreneur assailli de dettes pour avoir envisagé de créer un centre commercial a pris en otage le courtier hypothécaire de la Meridian Mortgage Company qu’il accusait de l’avoir ruiné pour mieux s’approprier son projet. Il a fixé derrière sa nuque un fil de fer relié à la gâchette d’un fusil à canon scié et est descendu dans la rue afin d’attirer les médias sur l’injustice dont il était victime de la part d’un système corrompu. Ce film sous influence assumée se réfère de toute évidence à un fleuron des années 70 : Un après-midi de chien (1975) de Sidney Lumet dont l’interprète principal, Al Pacino, campe un demi-siècle plus tard le personnage hautement symbolique du puissant spéculateur immobilier qui prospère sur les malheurs de ses victimes, tout en manipulant son propre fils jusqu’à l’humiliation, à la manière du père de Donald Trump dans The Apprentice (2024) d’Ali Abbasi, ce qui est sans doute tout sauf un hasard dans le contexte actuel.
Al Pacino
La corde au cou s’inscrit parmi la filmographie de Gus van Sant dans la même catégorie qu’Harvey Milk par l’époque à laquelle il se déroule et ce combat d’un homme afin de faire entendre raison à la société tout entière en obtenant gain de cause pour l’injustice dont il considère avoir été un bouc émissaire. La reconstitution est soignée, comme l’attestent les images d’actualité qui apparaissent au générique de fin. Par ailleurs, le film insiste sur un phénomène alors émergent : l’impact des médias de proximité qui ne fait que préfigurer l’explosion des réseaux sociaux, un thème qu’avait déjà abordé le cinéaste dans Prête à tout (1995) avec un tout autre cynisme, dans la mesure où Nicole Kidman y campait une miss météo débordante d’ambition qui préfigurait l’ère des influenceurs et autres marchands du temple numérique. La prise d’otage d’une soixantaine d’heures que relate aujourd’hui Gus van Sant a ceci de particulier qu’elle repose moins sur un rapport de force que sur la complicité tacite qui s’établit entre un homme ruiné par une institution se vengeant avec les moyens du bord sur un pauvre type, lui-même sous l’influence toxique d’un Pater Familias tyrannique dont il sert les intérêts sans pour autant en tirer le moindre profit personnel.
John Robinson et Myha’la Herrold
Il convient de louer ici l’habileté du casting qui oppose au désespéré qu’incarne Bill Skarsgård sa victime qu’interprète l’acteur australien Dacre Montgomery sur un registre anti-manichéen qu’affectionne le réalisateur, en montrant systématiquement comment la société écrase les citoyens pour les faire taire. Cette thématique de deux hommes liés l’un à l’autre rappelle aussi évidemment celle du pamphlet antiraciste La chaîne (1958) de Stanley Kramer, dans un toute autre contexte, en soulignant autant ce qui les sépare que ce qui les rapproche. Tout l’intérêt de cette confrontation réside dans le fait qu’elle oppose deux victimes d’un système conçu pour opprimer l’individu en servant des intérêts supérieurs. C’est même sans doute ce qui a suscité l’intérêt du réalisateur pour le scénario d’Austin Kolodney que devait initialement tourner Werner Herzog avec Nicolas Cage, script lui-même largement nourri par le documentaire Dead Man’s Line (2018) d’Alan Berry et Mark Enochs qui pointait déjà l’émergence d’une vérité alternative à travers les reportages réalisés par les télévisions et les radios locales.
Dacre Montgomery et Bill Skarsgård
Cette reconstitution tirée à quatre épingles mais tournée en seulement dix-neuf jours dans la ville natale du réalisateur, Louisville, constitue aussi un exercice de style fascinant où rien n’a été laissé au hasard. La photo du chef opérateur de Mélanie Laurent, Arnaud Potier, célèbre ses aînés de l’époque venus du documentaire, à commencer par les Hongrois Vilmos Zsigmond et László Kovács. La bande originale baignée de musique funk est signée quant à elle par un complice de longue date du cinéaste, Danny Elfman, bizarrement plus connu pour sa collaboration avec Tim Burton, sans doute plus spectaculaire. Gus van Sant s’offre même une pure licence poétique, ou plutôt une légère distorsion de la réalité, en ponctuant son récit d’images télévisées du vétéran John Wayne, archétype du héros américain inoxydable exhibé pour son évidente valeur de symbole viril et masculiniste avant l’heure. L’essentiel est évidemment ailleurs : dans la façon dont le réalisateur revisite cette époque en décrivant la trajectoire désespérée d’un mouton enragé déclaré irresponsable pour état de démence et diagnostiqué psychotique en proie à un délire paranoïaque. Le meilleur moyen de le neutraliser dans une société convalescente du bourbier vietnamien, à l’orée du mandat de Jimmy Carter.
Jean-Philippe Guerand






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