Árva Film hongro-franco-germano-britannique de László Nemes (2025), avec Bojtorján Barabás, Andrea Waskovics, Grégory Gadebois, Elíz Szabó, Soma Sándor, Hermina Fátyol, Konrád Quintus, Géza Perlmann, Marcin Czarnik… 2h13. Sortie le 11 mars 2026.
Bojtorján Barabás et Soma Sándor
On se souvient de la réflexion de Steven Soderbergh, recevant la Palme d’or à Cannes en 1989 pour son premier film, Sexe, mensonges et vidéo, soulignant en substance qu’il semblait condamné désormais à décevoir par rapport à cette promesse magistrale. Tel est sans doute aussi le cas du cinéaste hongrois László Nemes, dont Le fils de Saul (2015) est devenu un classique instantané par son sujet comme par son dispositif esthétique, son utilisation du son et de la profondeur de champ qui l’ont mené du Festival de Cannes à l’Oscar du meilleur film étranger. On a pu mesurer le poids de cette réussite dès son opus suivant, Sunset (2018), où toutes les qualités de son coup d’essai étaient décrites comme des défauts rédhibitoires. On attendait donc avec d’autant plus de méfiance Orphelin, film inspiré de l’histoire de son propre père et de sa grand-mère situé au lendemain de l’insurrection de Budapest, en 1957. Le réalisateur s’empare de cette tragédie intime à bras-le-corps en confrontant la violence inhérente à l’adolescence au plus terrible des mensonges, son père porté disparu en déportation n’étant en fait pas celui que lui a fait croire sa mère dépassée par les évènements, ce qui dépouille en outre l’enfant de son héritage le plus précieux : sa judéité. Sujet ô combien complexe que Nemes traite avec sa virtuosité coutumière à travers la confrontation de trois personnages : le fils trahi, la mère qui l’a élevé dans le mensonge et son compagnon pris constamment entre deux feux.
Andrea Waskovics et Grégory Gadebois
Fidèle à sa coscénariste française Clara Royer, László Nemes opte pour le romanesque le plus échevelé, décrit la fièvre qui gronde sous le crâne de l’adolescent révolté et le confronte à l’impuissance des deux adultes chargés de veiller sur lui : sa mère et le colosse qui veille à ses côtés dans une position pour le moins confortable, son statut rendant toute manifestation d’autorité illégitime, alors même qu’il est à cet âge ingrat où la présence d’un père peut s’avérer déterminante pour cheminer vers l’état d’adulte plus sereinement. La mise en scène témoigne du talent de son réalisateur qui maîtrise avec une rare perfection ses composantes principales : image signée par le fidèle Mátyás Erdély, musique du tandem formé par Evgueni et Sacha Galperine, mais aussi son et montage, le tout au service d’une reconstitution soignée qui se méfie de la technologie (que Nemes qualifie d’“empoisonnée”) et évite les pièges de la reconstitution décorative au profit d’une pertinence psychologique indissociable de sa direction d’acteurs. Avec aussi le casting impeccable de ses trois interprètes principaux : la mère dépassée que campe Andrea Waskovics, le bon gros géant incarné par Grégory Gadebois qui joue comme jamais de sa corpulence imposante et surtout cet adolescent révolté qu’incarne l’impressionnant Bojtorján Barabás avec la gouaille saisissante d’un titi magyar. Revendiquant esthétiquement comme narrativement son ralliement à ce qu’il qualifie de “socialisme magique” en se référant aux Nuits de Cabiria de Federico Fellini, tourné précisément en… 1957. Avec Orphelin, le réalisateur hongrois semble tourner une page, alors même qu’il a déjà enchaîné avec son film suivant, français cette fois : le biopic Moulin consacré au héros de la Résistance.
Jean-Philippe Guerand




Commentaires
Enregistrer un commentaire