Film français de Xavier Giannoli (2026), avec Jean Dujardin, Nastya Golubeva, August Diehl, Vincent Colombe, André Marcon, Maria Cavalier-Bazan, Nicolas Avinée, Chloé Astor, Méhério Patoux… 3h15. Sortie le 18 mars 2026.
Jean Dujardin et Nastya Golubeva
Il aura donc fallu huit décennies au cinéma français pour traiter de la Collaboration. Jusque-là, seuls Le chagrin et la pitié et Lacombe Lucien s’étaient confrontés à la complaisance de certains Français avec les Allemands pendant la Seconde Guerre mondiale. Le Général de Gaulle ayant appelé à la réconciliation nationale à la Libération dans le but d’éviter une guerre civile, c’est la figure des résistants, somme toute très minoritaires, qui s’est vue privilégiée, quitte à leur attribuer le titre de sauveurs de la patrie en lieu et place des forces alliées, comme dans Les enfants de la Résistance sorti récemment. Tel n’est pas le propos de Xavier Giannoli qui s’attache dans son nouveau film à un trio infernal à travers l’amitié du social-démocrate allemand Otto Abetz et du journaliste français Jean Luchaire, créateur en 1927 de la revue “Notre temps” qui s’est sabordée en 1940. Des pacifistes sincères, mais naïfs qui militent pour le rapprochement de leurs deux pays dans les années 30, au moment même où l’angélisme ne semble déjà plus de mise. La déclaration de guerre a raison de leur utopie romantique et vaut à Abetz de devenir ambassadeur du Troisième Reich à Paris, tandis que Luchaire relaie la propagande pétainiste dans les colonnes du quotidien “Les nouveaux temps” dès novembre 1940. Le film adopte le point de vue de sa fille aînée, Corinne, qui tiendra une dizaine de rôles au cinéma de 1935 à 1940 dont trois sous la direction de son mentor, le trop méconnu Léonide Moguy d’origine russe, avant de suivre son père dans ses pires dérives collaborationniste. Par pur goût du plaisir et besoin d’ivresse. Comparée par Mary Pickford à une nouvelle Greta Garbo, au moment même où l’originale s’éclipse, elle ne concrétisera cependant aucune des promesses dont elle était porteuse, mais suscite des rumeurs et des indiscrétions abondantes.
Nastya Golubeva et Jean Dujardin
Condamnée à dix ans d’indignité nationale en 1946, Corinne Luchaire vit seule avec sa fille dans l’anonymat d’une cité ouvrière où une voisine lui prête un magnétophone avec lequel elle entreprend de raconter ce qu’elle appelle elle-même “ma drôle de vie”, dans une allusion au titre de sa confession intime publiée en 1949 et rééditée en l’an 2000. Le film en respecte les grandes lignes et dresse ainsi un portrait saisissant de la vie mondaine de ce Paris de l’Occupation dont le cinéma n’a montré que quelques bribes éparses, notamment dans Monsieur Klein de Joseph Losey. Ce Jean Luchaire sans boussole sur qui tout semble glisser, Jean Dujardin l’incarne avec une sorte de mollesse qui justifie cet itinéraire erratique que lui reprochera dans une lettre ouverte son propre géniteur, écrivain admirablement campé par André Marcon. Personnage beaucoup plus complexe qui voue à son père une passion clairement incestueuse, Corinne est incarnée par la fille du réalisateur Leos Carax, Nastya Golubeva, fulgurante révélation promise au César 2027 du meilleur espoir féminin sinon à celui de la meilleure actrice. Otto Abetz est interprété par l’acteur allemand à géométrie variable August Diehl, qui réalise ici une sorte de synthèse improbable entre son rôle d’objecteur de conscience autrichien dans Une vie cachée de Terrence Malick et le tortionnaire nazi aux abois de La disparition de Josef Mengele de Kirill Serebrennikov. Sur le plan thématique, Xavier Giannoli se livre à un véritable numéro de haute voltige qui s’inscrit dans le prolongement de son film précédent, Illusions perdues, par sa description du monde de la presse et les réflexions qu’il lui inspire en tant que fils de journaliste. En se hasardant un peu plus loin, on y perçoit également les reflets d’enjeux très contemporains. Quand certains milliardaires procèdent à une mainmise toxique sur les médias pour mobiliser une véritable police de la pensée dans un objectif politique et qu’une candidate de droite à la mairie de Marseille s’approprie à dessein le slogan pétainiste “Travail famille patrie”. À un nouveau moment clé de notre histoire, sous la double menace concomitante du fascisme et de la guerre. Sans que les leçons du passé semblent avoir porté leurs fruits.
August Diehl, au centre
Les rayons et les ombres témoigne d’un sens du romanesque dont le cinéma français semble trop souvent avoir perdu le secret. On reconnaît notamment là la griffe d’un de ses scénaristes, Jacques Fieschi, collaborateur privilégié de Claude Sautet, Anne Fontaine et Nicole Garcia qui s’y entend pour jongler avec les rapports humains les plus troubles, tout en accordant une place de choix au lyrisme. Certains jugeront contestable le fait de s’attacher à un personnage aussi sulfureux que Jean Luchaire. Le portrait qu’en dresse le film est pourtant conforme à la réalité ou du moins à ce qu’on en connaît. C’est celui d’un homme qui rappelle l’anti-héros du Conformiste de Bernardo Bertolucci dont les convictions sont semblables aux ailes d’un cygne sur lesquelles glisse l’eau. L’intelligence du scénario consiste à utiliser ce séducteur exécuté en 1946 comme le filtre à travers lequel il nous permet de découvrir sa fille, ballotée par une histoire qui la dépasse et rongée par la tuberculose qui l’emportera à l’âge de 28 ans. Avec à l’appui des scènes sans doute un peu trop longues dans le sanatorium où elle crache son sang, mais aussi cet épilogue à Sigmaringen où les ultimes soutiens du régime de Vichy s’agitent comme les marionnettes d’un gouvernement fantôme. Cette fresque aussi magistrale qu’audacieuse a le mérite d’aborder une question qui fâche et irrésolue, sans manichéisme mais pas sans panache. Reste à savoir si le public de 2026 sera réceptif à ce propos pourtant d’une actualité brûlante à l’approche d’échéances électorales incertaines qui pourraient faire basculer tout un pays dans l’inconnu. La chute de la maison Luchaire en dit donc autant sur notre passé sombre cadenassé que sur l’époque indécise qui est la nôtre et de ces lendemains qui ne peuvent que déchanter.
Jean-Philippe Guerand





Commentaires
Enregistrer un commentaire