The Testament Of Ann Lee Film britanno-américain de Mona Fastvold (2025), avec Amanda Seyfried, Lewis Pullman, Tim Blake Nelson, Christopher Abbott, Thomasin McKenzie, Shannon Woodward, Stacy Martin, Matthew Beard, Scott Handy, Viola Prettejohn, David Cale, Willem van der Vegt, George Taylor, Jamie Bogyo, Natalie Shinnick, Roy McCrerey, Jeremy Wheeler, Millie-Rose Crossley, Brady Corbet… 2h10. Sortie le 11 mars 2026.
Amanda Seyfried et Lewis Pullman
La scénariste de The Brutalist dont les deux premières réalisations (The Sleepwalker en 2014 et The World To Come en 2020) sont demeurées inédites en France signe à son tour un film d’une ambition peu commune qu’elle a d’ailleurs coécrit avec son fidèle partenaire Brady Corbet. Elle y relate la naissance, dans l’Amérique des pionniers, des Shakers, une obédience protestante dérivée des Quakers qui se caractérise par une sorte de danse de Saint-Guy au cours de laquelle ses membres agitent la tête frénétiquement. Avec à sa tête Ann Lee, une prophétesse aussi visionnaire que charismatique qu’interprète Amanda Seyfried, couronnée d’un Golden Globe pour cette composition et décidément à un tournant déterminant de sa carrière après son rôle de harpie bipolaire dans La femme de ménage. Une despote éclairée sinon illuminée qui règne sur ses disciples d’une main de fer dans un gant de velours parfois hérissé d’épines et constitue en cela une authentique pionnière de ce qu’on n’appelait évidemment pas encore le féminisme. La mise en scène se révèle ici à la démesure de son sujet. Mona Fastvold ne se contente pas de mettre en scène une fresque historique, elle tire parti des pratiques des membres de cette congrégation pour accorder une place de choix à ses étranges ballets qui ressemblent à des sabbats et en tirer des séquences de pure comédie musicale. Elle rejoint en cela son complice Brady Corbet avec qui elle partage également le souci de donner à voir un film spectaculaire tourné dans une économie qui rend accessible à des artistes indépendants une reconstitution qui se serait avérée hors de pris dans le contexte d’une production hollywoodienne traditionnelle. Une audace d’autant plus remarquable que l’action se déroule pour une bonne part en extérieurs et que c’est en Hongrie qu’elle a été délocalisée, comme l’avait déjà été The Brutalist. C’est le prix d’une audace dont le cinéma américain semble parfois avoir perdu le secret.
Amanda Seyfried
Sous couvert de décrire cette communauté qui prônait l’égalité des sexes et la justice sociale, dans l’esprit des camisards des Cévennes, le film emprunte volontiers des sentiers de traverse en s’attardant notamment sur la transe collective de ces fidèles en se livrant à quelques numéros de comédie musicale qui brisent toute solennité. Jusqu’au générique de fin qui recense les ultimes adeptes à ce jour de cette religion novatrice sous bien des aspects mais éradiquée au fil des générations par la menace qu’elle représentait : une idée du partage, de la justice sociale et de l’humanisme en avance sur son époque. La révélation fascinante et nécessaire d’une intolérance oubliée. Mona Fastvold circonscrit d’emblée son territoire en abordant un sujet oublié et les ravages qu’il a pu susciter, pour une bonne part sous le prétexte fallacieux d’une conception unitaire alors toute puissante, mais en aucun cas œcuménique. Son constat est édifiant. Il trouve en outre une résonance particulière dans notre époque et ses tentations les plus réactionnaires. Le testament d’Ann Lee relate en fait une chasse aux sorcières où la religion n’apparaît que comme le prétexte à une dénonciation plus vaste de l’intolérance sous toutes ses formes, à commencer par celle exercée contre les femmes dans un monde patriarcal où tout était permis… sauf d’oser penser différemment afin d’essayer de faire évoluer les mentalités. Un message puissant et plus que jamais à l’ordre du jour qui constitue en quelque sorte le lointain pendant du mémorable Women Talking (2023) de la Canadienne Sarah Polley par les questions universelles qu’il soulève.
Jean-Philippe Guerand




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