Documentaire français de Judith Abitbol (2025), avec Hélène Azéra, Claude Chuzel, Lola Miesseroff, Marianne Alphant, Laure Adler… 1h34. Sortie le 1er avril 2026.
Hélène Azéra
Derrière ce titre au féminin singulier se cache une personnalité hors du commun. Celle d’un pilier de la rédaction de “Libération”, où elle a été intégrée en 1978, qui a choisi l’audace et a toujours tenu en horreur la tiédeur. Hélène Azéra fait partie des rescapés des années sida au sein d’un quotidien qui a été particulièrement impacté par cette maladie longtemps incurable. À travers sa voix, la réalisatrice Judith Abitbol donne à entendre une génération sacrifiée et pour l’essentiel oubliée qui a joui de la révolution sexuelle jusqu’à parfois mourir d’amour. Et si Hélène en est aujourd’hui l’ambassadrice un peu malgré elle, c’est non seulement parce qu’elle en a fait partie intégrante, mais aussi parce qu’elle a effectué sa transition à une époque où celle-ci présentait encore des risques incalculables sur le plan physiologique, à 21 ans, après avoir été internée pour bipolarité et tendances suicidaires par sa famille. Cette figure emblématique de la contre-culture biberonnée aux situationnistes a œuvré toute sa vie pour la tolérance et l’écoute partagée, au sein des Gazolines, une obédience du Front homosexuel d’action révolutionnaire, mais aussi comme activiste LGBTQ+, notamment en créant au milieu des années 90 une commission réservée aux personnes transgenres et transsexuelles au sein du mouvement Act Up. À travers “iel”, la réalisatrice évoque l’euphorie post-soixante-huitarde frappée de plein fouet par les ravages d’une “maladie d’amour”. Avec comme fil rouge la voix d’Hélène Azéra dont la cinéaste définit la personnalité “ comme un idéal de révolte, de liberté, de poésie ” et recueille les souvenirs avec une empathie communicative qui confère à son témoignage une valeur exemplaire.
Le destin de cette activiste convaincue est d’autant plus passionnant qu’il croise plusieurs lignes de force de la société française des années 70 à 90 où convergent des luttes sociétales majeures. Il a fallu à Judith Abitbol un tact et une patience infinis pour convaincre l’idole de ses 20 ans de se confier à elle et d’évoquer à travers son témoignage des phénomènes sociologiques peu médiatisés en leur temps dont maintes luttes déterminantes. Hélène a survécu au sida en vivant avec sa séropositivité et a enduré dans sa peau bon nombre d’humiliations et de ségrégations. Au point de se voir refusé(e) à l’Idhec (l’ancêtre de la Femis) en raison de sa transidentité. Autre époque, autres mœurs. Travailleuse du sexe par instinct de survie, ce(tte) libertaire s’impose en tant que journaliste, voit sa rédaction décimée par la maladie, mais continue à se battre pour l’égalité en brillant sur les plateaux TV face aux plus grands esprits et à des personnalités ô combien plus médiatiques. Fruit de neuf ans d’un travail en profondeur qui a consisté de prime abord à apprivoiser son sujet, ce film réussit brillamment à capter le caractère insaisissable de cette égérie célébrée par la marche des fiertés dont on comprend qu’elle luttera jusqu’à son dernier souffle, parce que son combat se poursuit plus que jamais à une époque menacée par la tentation solitaire qui équivaudrait à un irrémédiable retour en arrière. Aujourd’hui septuagénaire, cet(te) ami(e) de Brigitte Fontaine et de Marie France vu(e) au théâtre et au cinéma, photographié(e) par Nan Goldin et devenue(e) une voix radiophonique mémorable ne baissera jamais les bras. C’est tout à son honneur. Et à celui de Judith Abitbol de célébrer son combat.
Jean-Philippe Guerand




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