Rental Family Film américano-japonais d’Hikari (2025), avec Brendan Fraser, Mari Yamamoto, Takehiro Hira, Shannon Mahina Gorman, Akira Emoto, Paolo Andrea di Pietro, Shinji Ozeki, Yuji Komatsu, Ryoko Osada, Gan Furukawa, Risa Kameda, Kana Kitty… 1h50. Sortie le 4 février 2026.
Avant même l’avènement de l’intelligence artificielle dans notre quotidien, au Japon, des officines spécialisées recouraient déjà à des figurants pour colmater certaines brêches existentielles en tenant de façon ponctuelle des rôles moins ingrats qu’il ne pourrait y paraître de prime abord. Une formule à toute épreuve pour panser les plaies du vécu, exorciser et conjurer les démons du passé. Signe des temps, lesdites agences prospéraient en fournissant à certaines familles de façon éphémère les membres qui venaient à leur manquer. Cette pratique surprenante a notamment inspiré à Werner Herzog un film extraordinaire présenté comme un documentaire, mais en réalité soigneusement scénarisé, Family Romance, LLC (2019). C’est aujourd’hui au tour de la cinéaste nippone Hikari alias Mitsuyo Miyazaki d’aborder cet univers singulier en la personne d’un acteur américain de modeste renom installé à Tokyo depuis sept ans qui accepte d’endosser un rôle de consolateur professionnel auprès des individus en perte de repères qui en manifestent la demande. Grâce à lui et à ses collègues, tout est désormais possible. Qu’il s’agisse de ressusciter ou de pleurer un membre de son arbre généalogique disparu prématurément, de faire apparaître un parent inconnu au bataillon ou de compenser tout autre faille visible ou invisible. Le film chemine sur une corde raide qui évite ses propres pièges, tout en assumant sa fonction de Feel Good Movie sans voyeurisme ni mièvrerie. La réalisatrice japonaise connaît ses compatriotes et rend justement compte de leur retenue et de leur pudeur. D’autant plus que les employés de l’agence Rental Family semblent tous vivre dans une grande solitude affective qui les transforme en éponges à sentiments et stimulée leur fibre empathique.
Mari Yamamoto et Brendan Fraser
Le personnage qu’incarne Brendan Fraser est un acteur rompu aux rôles de composition qui s’est installé au Japon après avoir incarné… un tube de dentifrice dans une pub très populaire. En acceptant de faire du bien à ces gens en proie à un manque voire une faille narcissique, il élargit singulièrement son répertoire autant que ses relations. Avec toutefois ce mur invisible qui l’empêche d’aller plus loin que ce pour quoi il a été engagé et le contraint à rester à sa place, quels que soient les désirs exprimés par ses “clients”. Difficile parfois de ne pas se prendre au jeu et de ne pas outrepasser les règles ni dépasser les bornes. Brendan Fraser confirme avec ce film qu’il a décidé de donner un tour audacieux à une carrière placée pourtant à ses débuts sous le signe du pur cinéma de divertissement. C’est cependant à la notoriété que lui ont valu la saga de La momie et autres produits commerciaux calibrés que ce bon gros géant au sourire d’enfant doit d’avoir pu amorcer un tournant spectaculaire qui lui a valu en 2023 l’Oscar du meilleur acteur pour sa composition hallucinante d’obèse dans The Whale de Darren Aronofsky. Ce serait toutefois oublier qu’il a tout de même tourné sous la direction d’auteurs de l’ampleur de Bill Condon, Phillip Noyce, Paul Haggis, Steven Soderbergh ou Martin Scorsese. Qu’il serve de père de substitution à une gamine qui postule à un établissement scolaire huppé ou serve de confident à un vieil acteur désireux de raconter ses souvenirs, il s’investit toujours un peu trop dans les missions qui lui sont affectées, mais passe ses soirées à observer ses voisins inconnus à travers les fenêtres éclairées de l’immeuble d’en face. Un peu comme s’il se retrouvait coupé du monde des vivants et que son métier lui prodiguait les émotions dont sa vie de célibataire en exil le prive. Notons enfin que, passés les premiers plans où défilent à l’accéléré les sites les plus touristiques de Tokyo, la réalisatrice choisit pour cadre des lieux beaucoup plus singuliers, comme pour souligner à quel point son personnage principal est parvenu à se fondre dans cette mégalopole afin de mieux y enfouir sa solitude nourrie de la vie des autres.
Jean-Philippe Guerand




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