De jacht op Meral Ö Film néerlandais de Stijn Bouma (2024), avec Dilan Yurdakul, Gijs Naber, Raymond Thiry, Olga Zuiderhoek, Melisa Cifci, Aylin Cifci, Sanne den Hartogh… 1h31. Sortie le 25 février 2026.
Melisa Cifci, Dilan Yurdakul et Aylin Cifci
En France, ce film aurait sans doute été réalisé naguère par ces idéalistes que furent André Cayatte et Yves Boisset. Au Pays-Bas, l’affaire dont il s’inspire est devenue en 2019 un scandale politique de première grandeur en poussant à la démission le troisième gouvernement de Mark Rutte, à l’origine une dizaine d’années plus tôt d’un durcissement spectaculaire du contrôle des prestations sociales qui a entraîné bavures et injustices sur la foi d’un algorithme hasardeux. Une mère célibataire néerlandaise d’origine turque a ainsi vu débarquer un jour une brigade d’agents du fisc chargés d’établir sa responsabilité dans un cas de fraude fiscale au détriment de la caisse locale d’allocations familiales. Sommée de répondre à des questions dont elle ignore les réponses, Meral Özturk se trouve confrontée à un fonctionnaire prêt à tout pour la confondre, y compris des excès de zèle qui relèvent de l’acharnement pur et simple, mais aussi d’une xénophobie intolérable. Avec à la clé des conséquences sur son équilibre familial déjà fragilisé par un divorce. Un engrenage diabolique que le film présente en respectant la réalité des faits et en soulignant à quel point le combat est inégal entre un état tout puissant qui entend récupérer des sommes dont il est persuadé qu’elles sont indues et une femme d’autant plus vulnérable qu’elle est traitée comme un bouc émissaire et doit servir d’exemple aux yeux de ses tourmenteurs pour celles et ceux qui seraient tenté de détourner le bien public.
Dilan Yurdakul
Non seulement l’affaire dont s’inspire La traque de Meral a défrayé la chronique aux Pays-Bas, mais le réalisateur Stijn Bouma dont c’est le premier long métrage de fiction a déjà consacré plusieurs documentaires aux victimes de ce scandale dont les moyens métrages Alleen tegen de Staat (2021) et Sheila versus de Staat (2023). La facture plus réaliste que naturaliste de son film s’inscrit dans la lignée d’une certaine tradition narrative et esthétique des Pays de l’Est qui s’explique par le fait que Bouma a étudié à l’école de cinéma de Sarajevo créée par le réalisateur hongrois récemment disparu Béla Tarr. Sa mise en scène fonctionnelle privilégie les interprètes, la caméra scrutant les visages pour traquer la force des sentiments. Avec comme centre de gravité cette femme seule contre tous qu’interprète Dilan Yurdakul en évitant de se laisser enfermer dans un cercle vicieux qui incarne l’absurdité de la bureaucratie la plus impitoyable. Prisonnière d’un piège qu’elle voit se refermer sur elle, cette femme seule est victime d’une procédure à charge qui fonctionne sur le modèle de certains films dans lesquels Alfred Hitchcock s’attache à des faux coupables déterminés à prouver leur innocence. Avec en prime une atmosphère paranoïaque qui contribue à accroître la tension. Certes on pourra juger le propos manichéen, mais en l’occurrence la stricte authenticité des faits rapportés justifie que la mise en scène adopte cette posture dans le noble souci de réparer une erreur judiciaire engendrée elle-même par une dérive politique inquiétante qui n’a rien perdu de son pouvoir de nuisance dans une Europe soumise à la tentation du racisme. Dont acte.
Jean-Philippe Guerand




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