Film canadien de Bachir Bensaddek (2024), avec Nailia Harzoune, Antoine Bertrand, Athéna Henry, Rabah Bouberras, Fatma-Zohra Mimouni, Hynda Benabdallah, Flore Hamidani, Abdelkader Bouallaga, Yassine Douani… 1h41. Sortie le 18 février 2026.
Nailia Harzoune
Une femme enceinte annonce à son compagnon son intention d’effectuer un détour lors de leurs prochaines vacances afin de rendre visite à sa famille dont elle ne lui a jamais rien révélé malgré leurs années de vie commune. Leurs pas les guident vers un village du Midi de la France où le voile se déchire sur un passé pour le moins tourmenté. Ce film québécois plonge dans un passé douloureux qui donne l’occasion à Bachir Bensaddek de brasser des thèmes multiples, des blessures jamais cicatrisées de la guerre d’Algérie au sort réservé aux Harkis, en passant par des figures masculines toxiques et la place secondaire assignée aux femmes dans une tradition musulmane pétrie d’anachronismes. Ce retour au bercail est baigné d’une tension permanente nourrie de non-dits et de silences. Le spectateur est placé délibérément dans la même situation que le compagnon assigné à une position de témoin impuissant qui ignore tout du passé de sa femme et semble s’être toujours complu de ne rien savoir de son passé ni même de ses origines véritables. Sa corpulence imposante contraste d’ailleurs de façon singulière avec la fragilité de la future mère et semble s’imposer comme la plus efficace des protections face aux multiples danger qu’elle semble résolue à affronter seule pour accoucher dans une sérénité retrouvée. Le film se présente comme une variante du jeu de la vérité qui se dévoile au fur et à mesure. Les parents vivent ainsi selon un rituel intangible et éminemment toxique où le mâle domine mais n’apparaît en fait que comme un tigre de papier et un tyran domestique dont la vie tout entière a été marquée par des humiliations contre lesquelles il n’a jamais osé se révolter.
Antoine Bertrand
Ce règlement de comptes familial s’inscrit dans le contexte rarement évoqué du sort réservé aux harkis à la fin de la Guerre d’Algérie qui ont été rejetés sur les deux rives de la Méditerranée sans bénéficier d’aucun statut social honorable. En braquant son objectif sur cette communauté, le réalisateur Bachir Bensaddek ambitionne davantage d’explorer les traumas d’une jeunesse bouleversée que d’écrire une page d’histoire. La femme à laquelle il s’attache est la victime collatérale des événements qu’ont subi ses parents, contraints toute leur vie de garder la tête baissée en marge d’une société française que sa mauvaise conscience a conduit à les cantonner dans des ghettos minables plutôt qu’à essayer de les intégrer pour en faire des citoyens comme les autres. Dès lors, leurs enfants se sont retrouvés livrés à eux-mêmes voire assignés à partir vivre ailleurs pour se faire oublier et effacer cette tache maudite. C’est exactement l’expérience qu’a vécu “la femme cachée” de ce film, inspirée à la scénariste québéco-colombienne Maria Camila Arias par une rencontre, même si le poids de son passé la rattrape et qu’elle accomplit ce pèlerinage mémoriel afin de se mettre définitivement en paix avec elle-même au moment où elle se prépare à son tour à donner la vie. Affleurent aussi des allusions à la puissance toxique d’un père machiste qui a inculqué ses mauvaises manières à ses fils et imposé la soumission à sa femme et ses filles. Cette tragédie complexe constitue un exutoire nécessaire en phase avec notre époque et les chaînes dont elle se défait.
Jean-Philippe Guerand




Commentaires
Enregistrer un commentaire