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Berlinale 2026 - 15 films du palmarès



Le 76e festival international du film de Berlin s’est déroulé du 12 au 22 février 2026. Son jury officiel présidé par le réalisateur allemand Wim Wenders se composait de Min Bahadur Bham (Népal), Bae Doona (Corée du Sud), Shivendra Singh Dungarpur (Inde), Reinaldo Marcus Green (États-Unis), Hikari (Japon) et Ewa Puszczyńska (Pologne). Avec une doctrine paradoxale et un peu hors-sol qui a créé la polémique : pas de politique. Et surtout aucune allusion au sujet tabou par excellence : la Bande de Gaza. Au moment où la planète semble plus que jamais en danger, cette consigne a fait l’effet d’un ultime acte de provocation de la part d’une manifestation qui semble avoir perdu ses repères les plus élémentaires et soutient de plus en plus difficilement la comparaison avec ses deux plus grands rivaux, par ses choix parfois radicaux jusqu’à l’expérimental : le Festival de Cannes et la Mostra de Venise. Reste que les différentes sections de la Berlinale (compétition, Forum, Panorama, Perspectives et Generation) proposent des œuvres audacieuses, notamment sur le registre du fameux cinéma du réel, qui sont souvent en prise avec l’état du monde, que ce soit sur le plan de la géopolitique ou des mœurs. C’est aussi cela qu’on attend d’une telle manifestation, qu’elle explore les geôles syriennes, la prison intérieure de la communauté trans, le harcèlement scolaire, les violences faites aux femmes ou les ravages de l’alcoolisme. Avec en guise de fil rouge une remise en cause du patriarcat et du masculinisme qui n’évolue pas au même rythme sous toutes les latitudes. Loin s’en faut…




Soumsoum, la nuit des astres de Mahamat-Saleh Haroun (Compétition)

Fiction. 1h41

Prix de la critique internationale (Fipresci)


Ce film aux allures de western africain coécrit par son réalisateur et l’écrivain Laurent Gaudé (prix Goncourt pour “Le soleil des Scorta” et auteur de “Chien 51”) s’attache au sort funeste d’une femme suspectée de sorcellerie que personne n’accepte d’enterrer, de peur de se retrouver sous son charme. C’est un éloge de la sororité à travers le portrait de deux femmes dans un village traditionnel du plateau de l’Ennedi, dans le Nord-Est du Tchad où une autochtone en proie à des visions va apprendre beaucoup d’une exilée victime d’ostracisme dont elle prend la défense contre des habitants en proie à une peur et une colère irrationnelles. Une fois de plus, le réalisateur de Lingui, les liens sacrés traite d’une Afrique où la tradition s’élève parfois comme un rempart contre le progrès et nuit par là-même à son évolution. Il s’aventure en revanche pour la première fois dans un fantastique nourri de panthéisme et d’animisme que servent des décors naturels impressionnants avec la complicité de deux comédiennes d’une justesse absolue : Maïmouna Miawana et Achouackh Abakar Souleymane. Comme les deux facettes d’un éternel féminin unique qui se transmet de génération en génération et auquel on refuse le droit d’évoluer et de rompre avec les traditions.





Nina Roza de Geneviève Dulude de Celles (Compétition)

Fiction. 1h43

Ours d’argent du meilleur scénario


Une garden-party à Montréal. Rose demande à son père bulgare d’origine russe, Mihail, de venir la chercher. Celui-ci apprend l’existence d’une enfant prodige bulgare prise sous contrat par une galeriste italienne dont personne ne garantit la réalité. La fille veut en savoir plus sur sa mère bulgare morte et pouvoir parler de ses origines à son petit garçon. Le père se rend à Sofia pour rencontrer la jeune artiste, Nina Sotirova. Un taxi l’emmène dans son village sur du Joe Dassin. La mère est céramiste, le père vit à l’étranger. Lui se fait passer pour journaliste. Elle lui demande de revenir le lendemain pour rencontrer sa fille. Le soir, à l’hôtel, des souvenirs lui reviennent de sa vie de jeune couple. Il retourne voir Nina dans son atelier installé dans une grange. Elle est suspicieuse. Il demande vainement à voir ses toiles. Il participe à une fête locale et met en doute l’authenticité de ses œuvres auprès de son associé, Christophe. Le lendemain, elle lui montre des toiles. Il lui parle de sa vie en exil et lui dit que Rose s’appelait Roza. Il voit en Nina sa projection si elle était restée en Bulgarie. Il rend visite à sa famille bulgare dont son frère et fait croire à sa sœur qu’il est venu la voir, alors qu’il se contentait de lui envoyer de l’argent par bonne conscience. Il semble perdu parmi les siens. Réflexion sur la paternité à travers deux filles en miroir.





L’autre côté du soleil de Tawfik Sabouni (Panorama)

Documentaire. 1h32

Prix du public du documentaire, 2e place


Dans la prison syrienne de Sednaya, des détenus se retrouvent pour évoquer leur détention dans ces lieux et parlent au nom de leurs compagnons. “ La peur et le désir d’oublier. ” Un homme reconstitue une maquette des lieux dont il ne connaisaissait que des fragments : “ On va t’emmener derrière le soleil. ” Images filmées au portable. Il retourne sur les lieux qui se sont ouverts en décembre 2024 après 53 ans d’horreur. Il retrouve d’anciens détenus en Europe et ils échangent des souvenirs qui se croisent et se répondent. Ces cinq hommes sont des survivants traumatisés qu’il emmène sur les lieux du crime, bouleversés. Ils ne voyaient ni le jour ni la lumière. Ils décrivent les sévices endurés à partir des lieux. Cohabitation avec des êtres nus et hirsutes et aussi des cadavres morts de tuberculose et contagieux. Cellules, salle des condamnations. Procès expéditifs instruits par des militaires, accusés aux yeux bandés pendant des mois. Les récits sont illustrés par des écorchés en situation. Les rescapés évacuaient les corps. Interdit de regarder les geôliers sous peine de se faire arracher les yeux. Les témoins miment certaines situations. Lavage tous les trois ou quatre mois sans savon. Interdiction de regarder les gardiens pour ne pas les reconnaître. “ Nous vivions d’espoir. ” obsession de la trahison et des complots. Assad : “ Nous dialoguons avec le maître, pas avec l’esclave. ” Solidarité entre les prisonniers. Lors de leur libération, beaucoup n’ont pas été identifiés par leurs familles tant ils étaient méconnaissables. La prison est un gigantesque bâtiment en béton percé de meurtrières. Ils évoquent leur vie d’avant et leurs vies volées. La nuit tout le monde pleurait. Ils se défoulent sur des mannequins de gardiens. Les gens visitent la prison en l’état.





Bucks Harbor de Pete Muller (Panorama)

Documentaire. 1h38

Prix du jury œcuménique

Prix du public du documentaire, 3e place


Documentaire sur la situation des jeunes mâles sur les côtes de l’état américain du Maine. Un trappeur envisage de faire faire une veste en fourrure de coyote pour son fils. Ils travaillent sur des bateaux qui pêchent des coquillages dans l’Atlantique Nord. Coproduit par National Geographic. Les gens sont épuisés par leur vie. Certains tiennent grâce à la drogue ou l’alcool et apparaissent usés prématurément. Ce sont des gens hors du temps. Mark fabrique des nasses pour capturer les homards. Son père est un vétéran du Vietnam. C’est un monde d’hommes pour la plupart seuls, loin de tout où rares sont les femmes et les enfants. Accidents de voiture, suicides et noyades sont fréquents. Les homards sont des survivants de la préhistoire. Certains vivent un siècle. Un homme se travestit pour ressembler à une photo que sa mère a pris de lui… 54 ans plus tô. Il a même appris à marcher avec des talons. D’autres jouent au billard dans un café décoré de trophées de chasse. Les enfants pilotent une moissonneuse-batteuse dans un jeu vidéo pendant que leurs parents préparent des filets. Poids de la solitude. Un homme dont la vocation artistique a été contrariée par ses parents qui ne croyaient pas en lui aimerait annoncer à son père décédé qu’il a tué un cerf. Il se fait arracher neuf dents et poser un appareil, puis est nommé responsable du port. Les enfants remontent des casiers de homards dans une barque, tandis que les rares femmes vivent une existence d’hommes dans un rapport de force inversé. Ces croyants solidaires chassent pourtant en voiture et au fusil à lunette. Un vieil homme dit avoir eu quatre ex-épouses et 1 600 aventures sans avoir jamais éprouvé de sentiments véritables pour ses partenaires. Ce constat édifiant et passablement anachronique explique toutefois beaucoup de choses sur notre monde si difficile à cerner.




Iván & Hadoum d’Ian de La Rosa (Panorama)

Fiction. 1h40

Teddy Award du meilleur film de fiction


Une coopérative espagnole de légumes qui fournit divers marchés européens. Une employée renversée par un collègue refuse d’aller consulter pour ne pas être sanctionnée. Ils se retrouvent le soir au karaoke. Hadoum est marocaine, Iván espagnol. Ils se sont connus au collège. Lui n’a jamais bougé, elle voyage au rythme des emplois saisonniers et a toujours été considérée comme une étrangère, alors qu’elle a grandi en Espagne. Javi et Asmaa flirtent eux aussi en bord de mer. Iván vit avec sa famille et partage la chambre de sa nièce. Hadoum lui conseille de ne pas s’attacher à elle. L’entreprise est sur le point d’être vendue. Le personnel évoque une grève éventuelle. La moitié des employés doivent être licenciés. Iván demande une promotion au directeur, son oncle Manuel, qui doit vendre l’entreprise qu’il a fondée avant qu’elle ne tombe en faillite. Il le nomme contremaître, mais il manque de vigilance et d’autorité. Hadoum lui vient en aide. Ils refont l’amour dans la serre, mais elle lui dit refuser de tomber amoureuse. Ses amis lui déconseillent de poursuivre sa liaison : l’écart social l’interdit. Il reste un fils de famille, elle une fille d’immigrés. Quand Manuel confirme vendre sa coopérative pour le bien de tous, sa mère et sa sœur tentent de le convaincre de son mauvais choix au nom du père mort. La résistance des ouvrières s’organise chez Hadoum qu’Iván est chargé de sanctionner dans un dilemme cornélien. Reste à savoir si l’amour restera plus fort que tout ce qui les sépare…




Narciso de Marcelo Martinessi (Panorama)

Fiction. 1h41

Prix de la critique internationale (Fipresci)


Le Paraguay dans les années 50. Sous la plus longue dictature sud-américaine, Narciso Arévalos incarne la version locale du rock’n’roll en reprenant des standards américains. Amant d’une vieille couturière qui est sa voisine, il décide de quitter son impresario, Lulú Bermúdez, brûle ses disques et incendie son appartement avant de disparaître. Il est remplacé par un chanteur local de retour d’Argentine. Narciso devient bruiteur pour la station Radio Capital qui diffuse des émissions dramatiques en direct (“Dracula”), puis commence à se prostituer. Débarque un ingénieur hydraulicien américain homosexuel, Ian Wesson (Nahuel Pérez Biscayart), à la réputation sulfureuse. Il fait profiter Radio Capital de sa collection de disques qui répand le rock sur les ondes (soft power) en lieu et place de la musique classique, mais certains auditeurs bien pensants se plaignent... Wesson rencontre la couturière et la questionne sur ses locataires. Narciso reprend les standards du rock sur scène, mais son agent lui reproche son accent trop approximatif. Les homosexuels sont traqués. Narciso invite Wesson sur scène avec une chanteuse locale consacrée qui interprète “Lucile“. Ils deviennent amants. La liste des personnalités immorales est lue à la radio. Wesson assiste à l’inauguration du réseau national d’eau potable pendant que la police arrête les homosexuels désignés. Une mise en perspective intelligente et très bien interprétée.





AnyMart de Yusuke Iwasaki (Forum)

Fiction. 1h28

Prix de la critique internationale (Fipresci)


Dans les entrailles d’AnyMart, un supermarché japonais considéré comme un microcosme de la société nippone. Un employé photographie les rayons avec un iPad. Un vendeur raille le caissier, Sakai, qu’il menace de le dénoncer pour se faire bien voir de la direction. Le sous-directeur atteint d’herpès au cou discute avec le responsable de la vidéo-surveillance (le vrai patron) qui briefe ensuite trois vendeurs. Il recrute un nouvel employé à qui il impose une couleur de cheveux maison. Un petit restaurant de quiches tenu par un couple ouvre sur le trottoir d’en face et attire les clients. Les employés du supermarché sont priés d’améliorer le chiffre d’affaires. L’un d’eux, Sakai, reçoit la visite d’un démarcheur à domicile ricanant. Il se livre à des rencontres de speed dating sans lendemain. L’une des employés à été licenciée à l’insu des autres pour avoir emporté des articles périmés. Ses collègues s’inclinent. Le patron est tyrannique et préconise de dissimuler la pendaison du responsable dans les locaux à ses collègues, en nommant Sakai pour le remplacer. Il repère un voleur récidiviste et ordonne à une vendeuse de l’interpeller, sans que personne lui vienne en aide. Elle le gifle et se fait sermonner par le patron qui est très corporate. Une étudiante en coiffure évoque un avenir dénué de fantaisie. Elle rencontre par la suite Sakai et lui confie ses projets. Un responsable de la chaîne vient enquêter. Le mort réapparaît sous l’apparence d’un client. Le restaurant d’en face a fait faillite. Le patron est une sorte de Big Brother du sous-sol : il menace, humilie et même frappe ses employés : il range la tête de l’une d’elles qu’il décapitée dans un rayon, puis se suicide devant Sakai devenu son bon petit soldat et exécuteur des basses œuvres que courtisent les six autres employés. Portrait désespérant d’une jeunesse sous pression et sans idéal véritable, dans une solitude déprimante à la limite du fantastique, du gore et du burlesque. Satire d’un monde du travail déshumanisé et régi par la loi du plus fort.






Barbara Forever de Brodie O’Connor (Forum)

Documentaire. 1h42

Teddy Award du meilleur documentaire


Une femme d’un certain âge se filme totalement nue, avec puis sans cheveux. Née en 1939, Barbara Hammer s’auto-proclamait lesbienne à une époque où c’était risqué dans la société américaine. Prix Jonah Oppenheim du montage à Sundance. Elle visionne ses quelque 80 films, jamais montrés jusqu’alors, qui constituent un témoignage précieux sur la communauté queer. Une vie qui sort de la clandestinité pour témoigner. Elle dit être née à 27 ans, lorsqu’elle était mariée à un motard et a pris conscience de son homosexualité au contact de la communauté gay de San Francisco à laquelle elle s’est intégrée. Elle a commencé à filmer en super 8 à l’aide d’une lentille dérobée à son ophtalmo et est devenue féministe avant de divorcer. Un témoignage unique sorti du néant et un témoignage précieux sur cette facette de la libération sexuelle restée secrète. Barbara assume son homosexualité à 30 ans et part à nouveau avec sa compagne, filmant leur périple du Nord au Sud des États-Unis en 16mm. Images d’une liberté et d’une audace incroyables après quoi elles ont rompu. Elle commente aujourd’hui ces images parfois psychédéliques et souvent audacieuses associées à des souvenirs. Chacune de ses conquêtes engendrait un nouveau film parfois très intime. Des home movies devenus des témoignages sociologiques. Effets visuels autour du corps, de la nudité et des muscles. Chanson française “J’attendrai”. Images de manifestations et de performances artistiques. Dilemme entre être une cinéaste lesbienne (réaliste) ou d’avant-garde (expérimentale) : l’art ou la politique. Elle s’installe à New York, “la capitale du monde” et organise des happenings dans le métro en questionnant des femmes. Elle montre ses films au MoMa au début des années 80 et évolue vers l’abstraction formelle structuraliste en maintenant l’émotion. Elle travaille à même la pellicule et filme sa grand-mère (sa modèle) lorsqu’elle l’accompagne à la maison de retraite. Plus tard, elle rencontre la femme de sa vie qui refuse de poser nue pour elle et même de se montrer dans l’intimité. En revanche, elles se confient face caméra et coupent quand elles passent des mots aux actes. Sa compagne épluche méthodiquement ses archives dans lesquelles on perçoit son souci de faire exister des minorités sous-exposées dans une société plutôt archaïque. Jusqu’au festival de Sundance où elle trouvera un allié de choix en la personne de Todd Haynes.




If Pigeons Turned To Gold de Pepa Lubojacki (Forum)

Documentaire. 1h53

Prix Caligari

Prix du documentaire


L’éthylisme chronique de la famille tchèque de la réalisatrice qui part à la recherche de ses membres à la rue ou à la dérive. Traitement à partir d’archives personnelles, de home movies et de photos douées de la parole (en anglais) par intelligence artificielle. Il part à la recherche des survivants qui témoignent de leur addiction précoce et expliquent comment leur vie a fini par leur échapper à cause de l’alcool. Avec cette rengaine : si les pigeons étaient en or, on les traiterait avec davantage de respect, contrairement aux clochards qui traînent dans les rues, parce qu’on attendrait d’eux l’éventualité d’une fortune éventuelle. La solidarité est illusoire au sein de la famille : le père est mort quand elle était enfant, le cousin David a dû être amputé et hospitalisé. Le mal commence dès l’enfance en terminant des verres et se poursuit irrésistiblement comme une malédiction contre laquelle personne ne semble pouvoir/vouloir résister. Sauf les femmes qui refusent de vivre dans la rue et de déchoir. Un anniversaire sous un kiosque nous éclaire sur les différentes positions des uns et des autres face à ce fléau devenu héréditaire que peu ont réussi à conjurer. Qui dit alcool dit aussi déchéance physique et fin de l’hygiène. Remise en question de l’addiction comme une fatalité inconjurable où l’alcool mène à la violence et à l’abandon des repères sociaux sans aucun espoir de retour. Ceux qui résistent laissent les autres s’enfoncer, de peur d’être emportés et de couler à leur tour. La réalisatrice trouve la juste distance pour aborder un sujet douloureux avec lequel elle a passé toute sa vie. Elle se met en scène comme une véritable survivante confrontée à une malédiction ancestrale. Recherches visuelles créatives qui tendent à dédramatiser le sujet sans jamais l’éluder. Pour les alcooliques, le temps devient liquide. Le film fait figure d’exutoire pour sa réalisatrice qui compatit mais se protège. Elle a promené les cendres de son père dans un sac en plastique dans les bars où il avait ses habitudes. Désormais elle suit son frère gardien d’immeuble dans ses errances quotidiennes : il vit dans un squat. Elle se compare à un hamster dans sa roue. Tout est dit de cette malédiction dévastatrice que Pepa Lubojacki conjure par ce film conçu comme un exutoire.





River Dreams de Kristina Mikhailova (Forum)

Documentaire. 1h38

Prix du jury œcuménique


Des femmes kazakhes confient leurs rêves en pleine nature. La couleur orange y est récurrente car elles les partagent. L’une d’elles affirme être une rivière. Le fleuve Aksay tue chaque année. Elles se retrouvent dans un spa, puis dans une manifestation pacifiste. L’une d’elles, kazakh, s’élève contre les interdictions en arborant une coiffure leur et rouge. Une danseuse en suspension avec un fumigène dans un bâtiment abandonné. Une autre parle de sexe. Plusieurs d’entre elles gardent les yeux fermés. Une mine à ciel ouvert et des ouvriers rassemblés. Une spécialiste prône la non-mixité des études. Un troupeau de chevaux traverse une rivière, puis des vaches y paissent. Une femme explique qu’elle ne connaît du monde que son propre pays et prône la tolérance. Une vieille dame raconte s’être installée au Kazakhstan en 1947. Des femmes nues et des sexes d’homme dessinés sur les piliers d’un pont. Un maître-chien s’entraîne. Des explosions dans une carrière à ciel ouvert. Un champ de panneaux solaires et une centrale électrique. “C’est mieux d’être un homme : on peut faire ce qu’on veut.” Banalisation des agressions sexuelles jusqu’à un scandale mettant en cause le ministre de l’Économie et un procès médiatisé. Pères et maris violents : début de rébellion. Et si la rivière (ligne de vie et de séparation) était une femme… Beaucoup de témoignages de jeunes femmes modernes plus décidées à se laisser faire au nom de coutumes désuètes.






Sometimes, I Imagine Them All at a Party (Was an Empfindsamkeit bleibt) de Daniela Magnani Hüller (Forum)

Documentaire. 1h31

Mention spéciale du jury documentaire


Victime de harcèlement scolaire, la réalisatrice retrouve des témoins de cette époque (2011) et leur raconte ce qu’elle est devenue et comment elle a récupéré de cette épreuve après avoir échappé à une tentative de meurtre. Elle confronte une inspectrice de la police criminelle aux faits et à sa convalescence à l’hôpital où un policier est resté à ses côtés pour lui remonter le moral. Aujourd’hui à la retraite, il refuse d’évoquer son ancien métier. Entrée à l’école en 2010, elle a été élue immédiatement déléguée de classe. Un garçon la regarde sans arrêt. Tout le monde remarque son manège. Ses parents portent plainte contre celui-ci qui se répand sur les réseaux sociaux et la menace de la violer et même de la tuer. L’institutrice se propose comme médiatrice et avoue avoir sous-estimé le danger en devenant malgré elle la confidente du harceleur. Ce film relève de la thérapie intime, mais reste assez flou sur les circonstances de ce qui aurait pu être un féminicide. On ne sait rien ou presque de l’agression et de l’agresseur. La réalisatrice n’apparaît que de dos face aux témoins qui l’aident à comprendre et à se reconstruire. Elle va rejoindre sa sœur qui est installée à Rio de Janeiro où elle-même a vécu douze ans plus tôt. Pour oublier la tragédie en s’éloignant ?




Matapanki de Diego “Mapache” Fuentes (Generation 14+)

Fiction. 1h11

Mention spéciale du jury international Generation 14+


Des punks chiliens brûlent leur vie par les deux bouts. Une dérive collective en noir et blanc qui démontre la proximité du réalisateur avec la communauté qu’il filme. Alcool, drogue et délinquance. Les ingrédients sont connus, la forme les transcende à grands renforts d’effets visuels et sonores, façon BD ou cartoon. Quand l’un d’eux est frappé par des policiers, son copain lui envoie une bouteille de potion magique qui lui confère des super-pouvoirs. On passe de la chronique naturaliste à une comédie carrément pop sur la liberté. C’est la revanche des damnés. Ils agressent une fille pour lui voler son portable sans réaliser leur force. L’un d’eux, Ricardo, se rend au marché avec sa grand-mère qui lui fait remarquer combien il est musclé et le met en garde contre les bagarres. Ses copains l’encouragent à répondre aux provocations. Il accompagne sa grand-mère à l’hôpital où ils attendent pendant des heures. Jusqu’au moment où il s’endort et où elle lui dit adieu en lui laissant une chaîne. Il la recherche en vain et s’enfuit de l’hôpital après avoir bu la potion. Il pénètre dans la maison du Président et l’emmène avec lui en lui demandant de retrouver sa grand-mère. Il finit par lui arracher la tête par accident. Alors qu’il est en fuite, Claudia le rejoint dans un bus avec tous leurs amis. Il affronte désormais l’impérialisme américain en la personne d’un président cravaté qui porte un masque de catcheur mexicain. Ricardo débarque dans une réunion annuelle sur le thème “république et liberté”. C’est la mort du capitalisme grâce au groupuscule Matapanki qui fête sa victoire et honore ses martyrs.




Sad Girlz (Chicas tristes) de Fernanda Tovar (Generation 14+)

Fiction. 1h30

Ours de cristal du long métrage du jury jeunes Generation 14+

Grand prix du jury international


Une équipe scolaire de natation mexicaine s’entraîne régulièrement. Paula dite Pau est aussi réservée que sa meilleure amie Maestra est expérimentée en matière de sentiments et de relations sexuelles. Alors, au cours d’une soirée, cette dernière joue les entremetteuses pour sa copine auprès du beau gosse de leur classe, Daniel, avec qui elle perd sa virginité. Elles retrouvent leur professeur de danse trans sur la plage, puis pour une répétition sur un trottoir. Lors de son entraînement à la piscine, Paula s’interrompt en prétextant une crampe et son entraîneuse, Valeria, menace de ne pas l’aligner dans l’équipe sélectionnée pour les Jeux panaméricains junior au Brésil. Les copines évoquent la pilule et l’éventualité de tomber enceinte accidentellement. Pau avoue à Maestra que Daniel a fini par outrepasser son consentement et a abusé d’elle, sous prétexte qu’il n’avait pas de préservatif. Vision très juste de l’adolescence et de ses questionnements par rapport au patriarcat, à travers une chronique codifiée qui recycle les conventions du Teen Movie pour aborder des sujets essentiels, avec en filigrane la symbolique récurrente du tarot et ces formes d’animaux qu’elles s’amusent à dessiner avec leurs doigts. Daniel s’inquiète de l’absence de Pau auprès de Maestra qui prétend qu’elle a le Covid. Cette dernière demande à son frère aîné de lui fournir un anxiolytique qu’elles partagent. Leur trip les fait délirer et nager dans la piscine en cachette. Pour des raisons budgétaires, l’équipe ne pourra aligner que deux candidats : une fille et un garçon qui devront subir une sélection. Maestra menace de dénoncer Daniel à l’entraîneuse afin qu’il soit exclu de l’équipe. Pau lui demande de se taire et s’interroge sur ses sentiments et ceux de Daniel. Elle réagit en amoureuse, sa copine en féministe. Au cours d’une éclipse de soleil, elles formulent un vœu trois fois pour qu’il s’exauce. Elles assistent à un karaoké de leur prof de danse et chantent ensemble. Elles ont conscience qu’une seule d’entre elles pourra aller au Brésil. Pau découvre que Maestra a tout dit à son père, ce qui entraîne leur brouille. Maestra sèche ses examens et son père lui fait avouer qu’elle est amoureuse donc jalouse de Pau qu’elle a poussé dans les bras de Daniel lors de la fête, ce qui explique son attitude ambiguë. Maestra s’efface pour que Pau et Daniel soient sélectionnés pour les Jeux. Du toit de son immeuble, elle envoie un signal à son avion. La réalisatrice est membre du collectif Colmena.




What Will I Become ? de Lexie Bean et Logan Rozos (Generation 14+)

Fiction. 1h26

Prix de la Guilde des exploitants allemands d’AG Kino - Cinema Vision 14+

Prix Amnesty International


Les réalisateurs sont deux trans américains qui évoquent leurs expériences personnelles et réfléchissent sur l’abondance des suicides parmi leur communauté dont ils apparaissent comme des rescapés. Une approche intime et personnelle qui cherche à venir en aide aux autres en les faisant sortir de leur isolement. Charlotte, Caroline du Nord. Des trans s’expriment sur leur “virage” et l’intolérance de leurs familles souvent religieuses. L’un d’eux a été abandonné et confié à un foyer après avoir été élevé par ses arrière-grands-parents. San Diego, Californie. Une mère évoque son fils Kyler pianiste Asperger dépressif qui s’est suicidé, sa sensibilité et sa tolérance. Il n’aimait pas se faire filmer. Représentation en papier découpé et clip : des notes de musique sur une silhouette. La dysphorie de genre l’a détruit. Soutenir les parents. Groupes de parole. 50,8% des garçons qui deviennent des filles se suicident aux États-Unis. Isolement, rejet, intolérance et surtout sentiment de différence justifiant un certain ostracisme dans les familles. Blake Brockington était musicien. Il s’est scarifié et a dû être hospitalisé en étant méprisé par certains membres du personnel. Poids de l’absence et de la culpabilité. Il a accordé une interview à un activiste trans de son campus à qui il a confié son mal-être. Être entouré d’amis fidèles comme soutiens. Les filles qui veulent se faire passer pour des garçons bourrent leur entrejambe d’un substitut souvent symbolique. Se faire accepter par les autres. Risque de prison. Logan : questionnement identitaire à 14 ans, réponses sur internet. Intégration par le rugby : il n’est pas accepté. Quand il est élu roi de la fête au lycée, c’est un grand pas pour la communauté trans. Fréquentation d’un groupe de parole pour adolescents. Harcèlement en ligne et soutien. Il apparaît avec sa petite amie et son mentor au lycée. Trump a mis de l’huile sur le feu et provoqué des violences contre les trans en les stigmatisant. Déchaînement de haine. Ghettoïsation. Solidarité via les réseaux sociaux : Trans Life Line. Le roller apparaît comme un sport fédérateur, ainsi que l’ont montré les films de Larry Clark. Gibran est membre du T-Man Group, un collectif trans du Tennessee qui fédère la communauté au quotidien. Existence marginale pour les plus anciens désignés systématiquement comme des pédophiles et des pervers.





Atlas of the Universe (Atlasul univerului) de Paul Negoescu (Generation K+)

Fiction. 1h25

Mention spéciale du jury international


Filip, un petit garçon passionné de football, est envoyé en ville par sa mère pour acheter une paire de chaussures de sport neuves. Son père l’emmène à bicyclette puis le laisse poursuivre sa route seul. Filip achète les chaussures et découvre qu’il a deux chaussures droites, les gauches ayant été vendues à un client de passage. Il poursuit sa route à pied, adopte un chien errant qu’il baptise Mbappé, puis une petite fille hongroise dans une fête foraine qui consolide ses chaussures de marche, chacun parlant dans sa langue. Il finit par trouver l’enfant qui possède l’autre paire, après que son cousin Anton lui ait offert un vélo. Sur place, il s’avère que la paire de Mircea n’est pas dépareillée. Le père de celui-ci le raccompagne en voiture dans son village. Ce film roumain pour enfants perpétue une grande tradition du cinéma des Pays de l’Est dans les années 60. Sans violence ni niaiserie.





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