Mr. Nobody Against Putin Documentaire dano-tchèque de David Borenstein et Pavel Talankin (2025), avec Pavel Talankin… 1h30. Sortie le 7 janvier 2026.
Pavel Talankin
Gloire aux cinéastes amateurs qui filment les moindres instants de leur vie sans autre objectif que de témoigner de leur quotidien. Pavel Talankin est de ceux-là qui menait une vie ordinaire entre son existence de célibataire endurçi et son métier d’enseignant qu’il exerce comme un véritable sacerdoce. Jusqu’à ce jour de février 2022 où l’armée russe lance une invasion massive contre l’Ukraine où elle mène une guérilla intense depuis 2014 dans l’indifférence générale du reste des nations. Loin du front, certaines mesures ont des incidences sur le quotidien de la population, notamment quand les écoles primaires sont reconverties en centres de recrutement. Dès lors, à la demande de sa hiérarchie soucieuse de conserver des traces de la vie quotidienne de son établissement situé dans une ville minière déshéritée au fin fond de l’Oural, Talankin filme scrupuleusement ce monde qui change, tout en se mettant lui-même en scène préparant son départ pour l’étranger et faisant ses adieux à ses proches, en prenant soin d’emporter avec lui ces images inestimables qui témoignent des effets d’une guerre lointaine sur la vie d’une population que la mobilisation a réduit aux femmes et aux enfants. C’est une fois réfugié à l’étranger que le réalisateur a confié ses images à David Borenstein avec lequel il en a confectionné une sorte de journal de l’arrière où l’on découvre l’impact qu’exerce cette guerre sans nom sur la population russe. Témoignage d’autant plus précieux que les actualités ont interdiction d’en rendre compte, sous peine de porter atteinte au moral des troupes mais aussi à l’état d’esprit d’un peuple tenu dans l’ignorance de ce qui se passe sur le front faute d’informations dignes de foi.
Véritable hors-champ d’une guerre dont on ne connaît que le versant ukrainien, Mr Nobody Against Putin s’attache aux conséquences funestes d’une décision unilatérale prise par un despote nostalgique de la Grande Russie sur un peuple prié de se mettre au garde-à-vous. Le principal mérite de Talankin est d’avoir filmé les événements les plus anodins pour en extraire un faisceau de pièces à conviction sur l’état d’esprit ambiant. Au contact direct de la jeunesse, il se trouve naturellement aux premières loges pour en prendre le pouls, montrer ses doutes et cette inquiétude qui se transforme peu à peu en détresse sous le poids des absents et d’un déficit d’informations concernant ces Oblasts ukrainiens annexés unilatéralement qu’a entériné un référendum plutôt vague. Au fil du temps, les activités traditionnelles vont de pair avec une montée en puissance de la propagande, des programmes scolaires remaniés, des hymnes patriotiques voire des défilés quasi militaires et même une démonstration de mines anti-personnelles orchestrée par des représentants de la milice Wagner. Avec en toile de fond un conditionnement des élèves destinés à servir plus tard de chair à canon, ainsi que le furent en d’autres temps les membres des Jeunesses hitlériennes. À l’écran, des jeunes visages incrédules captés par la caméra de Talankin qui adopte une posture de journaliste, mais n’en néglige pas pour autant de soigner ses cadres en fin connaisseur. Ce témoignage unique est une œuvre d’utilité publique, au même titre que le fameux Espoir (1940) consacré à chaud par André Malraux et Boris Peskine à la Guerre d’Espagne. Le jury du festival des Arcs ne s’y est pas trompé qui a décerné sa Flèche de cristal et le prix de la meilleure musique originale à ce film exemplaire déjà couronné du prix spécial du jury documentaire au festival de Sundance 2025. Et cette moisson n’est sans doute pas terminée…
Jean-Philippe Guerand




Commentaires
Enregistrer un commentaire