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“Ludovic” de René Paul Letzgus



Documentaire français de René Paul Letzgus (2023), avec Ludovic Tézier, Cassandre Berthon, Jonas Kaufmann, Ermonela Jaho… 1h40. Sortie le 21 janvier 2026.



Ludovic Tézier et Cassandre Berthon



L’art lyrique est un jardin secret difficilement accessible aux profanes qui cultive cette spécificité, comme pour éloigner les intrus. Hormis quelques rares stars qui ont débordé de cet univers fermé, que ce soit Maria Callas ou les interprètes des films d’opéra lancés dans les années 80 par Daniel Toscan du Plantier, ses chanteurs sont essentiellement connus des initiés. C’est donc une aubaine de découvrir aujourd’hui l’un de ces virtuoses célébré par un cinéaste mélomane. René Paul Letzgus a suivi pour cela Ludovic Tézier pendant des mois, des scènes européennes les plus prestigieuses au fameux concert de Paris où le baryton s’est produit le 14 juillet 2023 en solo et en duo avec la soprano Ermonela Jaho dans “Thaïs” de Massenet. On plonge littéralement dans l’intimité de cet homme chaleureux sur qui veille son épouse Cassandre Berthon, tout en poursuivant sa propre carrière de soprano à l’Opéra de Paris, avec dans leur sillage amoureux un garçon dont l’avenir seul pourra dire s’il deviendra un enfant du sérail. Le titre du film, Ludovic, reflète l’intimité que son réalisateur réussit à établir avec cet artiste d’exception, très peu conforme à l’idée parfois guindée sinon élitiste des ténors que leur voix miraculeuse pare volontiers d’un statut d’intouchables dans l’inconscient du commun des simples mortels. Rien de tout cela ici. Ludovic Tézier apparaît comme un bon vivant méridional qui évite de se prendre trop au sérieux (son entourage est là qui veille) et vit sa passion sans modération, au gré de ses engagements et de ses tournées.



Ludovic Tézier



Ludovic est, au sens le plus noble de cette expression, une entreprise de vulgarisation réussie de l’une des disciplines artistiques les plus élitistes qui soient. À l’image que renvoie Tézier en se positionnant comme le “passeur” d’un monde toujours auréolé de mystère. Avec pour sésame une voix exceptionnelle que certains assimilent à une grâce offerte par la nature, là où elle est aussi l’aboutissement d’un labeur considérable dont le film décrit les étapes les plus ingrates. Y compris ce jour funeste où plus aucun son ne parvient à sortir… Il s’attarde volontiers aussi sur les relations souvent chaleureuses que le chanteur entretient avec ses confrères, à l’instar de son ami ténor allemand Jonas Kaufmann. La confiance qu’il a accordé à Letzgus y est sans doute pour beaucoup, mais il se comporte aussi naturellement avec ses partenaires qu’avec ses fans, ce qui n’est pas toujours une évidence lorsqu’on connaît l’exigence impitoyable des amateurs d’art lyrique. Il émane de ce bon vivant rabelaisien une spontanéité plutôt rare dans un milieu où l’élitisme est devenu un sacerdoce. Le film réussit la prouesse de briser la glace et manifeste une qualité pédagogique qui doit beaucoup à la posture de profane qu’adopte son réalisateur, pourtant rompu à l’art lyrique par passion personnelle, qui a produit par le passé Richard et Cosima (1986) de Peter Patzak et consacré des documentaires à la comédie musicale Orfeu Negro et à la chanteuse Nina Simone. Techniquement, il accorde en outre ici une importance primordiale au son qui s’avère déterminante lors des parties musicales et chantées, ou plutôt… enchantées.

Jean-Philippe Guerand






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