In die Sonne Schauen Film allemand de Mascha Schilinski (2025), avec Hannah Keckt, Lena Urzendowsky, Laeni Geiseler, Susanne Wuest, Luise Heyer, Lea Drinda, Florian Geisselmann, Greta Krämer, Claudia Geisler, Zoë Baier, Lucas Prisor, Filip Schnack, Konstantin Lindhorst, Luzia Oppermann, Bärbel Schwarz, Gode Benedix, Martin Rother, Ninel Geiger… 2h29. Sortie le 7 janvier 2026.
Pour apprécier ce film à sa juste démesure, il convient avant tout de ne pas chercher à reconstituer sa chronologie ni a fortiori à essayer d’identifier précisément ses protagonistes. C’est tout simplement un faux-semblant. Il suffit de savoir que sa réalisatrice y relate la succession de plusieurs générations dans une ferme du Nord de l’Allemagne, prétexte pour elle d’y réfléchir sur la condition féminine dans la fameuse patrie des trois K : Kinder, Küche, Kirche, cette sainte trinité que constituaient les enfants, la cuisine et l’église. Faisant fi de la chronologie traditionnelle, Mascha Schilinski assemble les morceaux du puzzle dans le désordre et aboutit paradoxalement à un tableau de mœurs d’une cohérence étonnante. Il convient de se laisser porter par ces saynètes dont la somme constitue un ensemble saisissant. Il y a quelque chose du sens de l’observation de Marcel Proust dans ces choses vues d’où émerge une société rurale immuable : non pas celle des paysans confinés entre leurs champs et leurs granges, mais l’aristocratie que constituent ces grands propriétaires terriens pour qui le monde alentour ne change pas car ce sont leurs employés qui meurent à la guerre et les femmes qui exécutent les ordres des hommes. Constat accablant où la déconstruction réside dans la forme davantage que dans le fond et qui constitue en quelque sorte le pendant féministe de la saga monumentale Heimat d’Edgar Reitz par sa façon d’appréhender des mœurs qui n’évoluent qu’à une vitesse infime.
Le monde que dépeint Les échos du passé relève de l’indicible. En bouleversant la chronologie des événements qu’elle relate, comme si elle feuilletait dans le désordre les pages d’un album de famille, Mascha Schilinski montre à quel point ses protagonistes ont vécu à leur propre rythme, comme préservés du vacarme du monde et de ses progrès, sauf quand ceux-ci étaient de nature à améliorer leur vie quotidienne, qu’il s’agisse de l’électricité ou de la mécanisation. Cette fresque pointilliste réussit la prouesse de fragmenter le temps tout en restant circonscrite dans un espace unique qu’on découvre par bribes. C’est un véritable tour de force dont il convient de suivre les développements comme ils viennent pour en mesurer l’ampleur. Avec à son terme un regard implacable dans le rétroviseur sur plus d’un siècle de condition féminine dans un environnement rural bien peu perméable aux progrès sociétaux où le patriarcat allait de pair avec le droit de cuissage et autre joyeusetés sexistes, sans que quiconque y trouve à redire. On sort de ce film parfois sublime avec à l’esprit des images puissantes qui vont de pair avec une certaine mauvaise conscience rétrospective. Son affiche sublime donne en outre une idée assez juste de son ambition sur un plan purement esthétique. Les échos du passé n’a pas usurpé le prix du jury qui a salué son audace formelle et narrative au Festival de Cannes. Il révèle en sa réalisatrice, dont ce n’est pourtant que le deuxième long métrage, une personnalité hors du commun.
Jean-Philippe Guerand




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