The Wizard of the Kremlin Film français d’Olivier Assayas (2025), avec Paul Dano, Jude Law, Alicia Vikander, Tom Sturridge, Will Keen, Jeffrey Wright, Andrei Zayats, Kaspars Kambala, Andris Keišs, Dan Cade, Matthew Baunsgard, Magne-Håvard Brekke, Alexander Johnson, Anton Lytnynov, Sergey Podymin… 2h25. Sortie le 21 janvier 2026.
Jude Law et Paul Dano
De l’ambition, il en fallait pour porter à l’écran le best-seller de Giuliano da Empoli paru tout juste deux mois après l’invasion de l’Ukraine par la Russie. L’inspiration géniale de ce projet a consisté à associer à son adaptation un fin connaisseur de ce pays en la personne de l’écrivain et cinéaste Emmanuel Carrère. Le réalisateur Olivier Assayas y manifeste pour sa part l’efficacité dont il avait témoigné dans un autre projet international de grande ampleur, Carlos, et sort de sa zone de confort bille en tête. Il trouve en l’étrange Paul Dano l’interprète idéal de ce Raspoutine moderne, aux côtés de l’incarnation glaçante que livre Jude Law du tsar Vladimir Poutine, sans avoir besoin pour autant de recourir à des artifices esthétiques, comme il est souvent de mise. Résultat, un état des lieux édifiant des illusions trompeuses qui ont suivi la Guerre froide et endormi la méfiance de l’Occident vis-à-vis d’un géant foudroyé en lequel elle avait ciblé son meilleur ennemi. Ce propos plus que jamais prophétique renouvelle les conventions du thriller politique et se révèle palpitant. Nul besoin de maîtriser les subtilités de la géopolitique contemporaine, en mouvement perpétuel, pour apprécier cette fresque qui montre comment la Glasnost et la chute du Rideau de Fer sont parvenues à bercer d’illusions leurs adversaires héréditaires en les encourageant à se désarmer sous couvert d’une paix éternelle. Le film comme le livre décortique cette stratégie en montrant des coulisses l’irrésistible ascension d’un modeste agent des services secrets nostalgique de l’Union soviétique qui tisse patiemment sa toile pour reconstituer la grande Russie éparpillée façon puzzle au tournant des années 90.
Jude Law et Paul Dano
Le mage du Kremlin adopte le point de vue d’un personnage de synthèse, Vadim Baranov, spin doctor imaginaire inspiré de Vladimir Sourkov qui a théorisé les concepts de la “démocratie souveraine” et de la “verticale du pouvoir”. Cet exécuteur des basses œuvres, qui permet à son maître d’endormir la méfiance de ses adversaires de toujours sans laisser de traces de ses forfaits, part du principe qu’“ il n’y a rien de plus sage que de miser sur la folie des hommes ”. Dès lors, son sujet entretient évidemment des correspondances assumées avec la situation actuelle, même si ce conseiller de l’ombre a cessé ses agissements supposés il y a une vingtaine d’années. Olivier Assayas met en scène son ultime confession à un journaliste américain dans une série de flash-backs. Son parti pris narratif et la personnalité de son personnage principal évoquent celui d’un autre film tiré d’un livre (d’ailleurs signé Emmanuel Carrère), Limonov, la ballade de Kirill Serebrennikov. Baranov possède toutefois une personnalité beaucoup plus intéressante que son compatriote par le contraste qui existe entre son air de monsieur tout le monde toujours prêt à aider et le machiavélisme qu’il est capable de déployer pour parvenir à ses fins. Le choix de Paul Dano pour l’incarner s’avère en cela une réussite totale par la douceur et la façon de sourire qu’il manifeste dans les situations les plus extrêmes, sans jamais trahir ses états d’âme. Il n’a rien de diabolique ni d’inquiétant. C’est un montreur de marionnettes qui tire les ficelles d’un théâtre d’ombres où personne ne semble remarquer sa présence. Un humain peut-être trop humain qui séduit sans excès de charme et périra comme il a vécu : dans le secret.
Jean-Philippe Guerand




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