Film américain de Chloé Zhao (2025), avec Jessie Buckley, Paul Mescal, Joe Alwyn, Justine Mitchell, Emily Watson, David Wilmot, Freya Hannan-Mills, Dainton Anderson, James Skinner, Louisa Harland, Jacobi Jupe, Noah Jupe, Bodhi Rae Breathnach, Olivia Lynes, Freya Hannan-Mills, David Wilmot, Smylie Bradwell, Faith Delaney, Sam Woolf, Jack Shalloo, Elliot Baxter… 2h05. Sortie le 21 janvier 2026.
Paul Mescal
Dans l’Angleterre de la fin du XVIe siècle, un précepteur de latin épouse une femme épanouie qui lui donne trois enfants. Parti à Londres tenter sa chance en tant que dramaturge, le père se trouve loin de la mère lorsque survient une tragédie qui va soumettre à rude épreuve ce couple terrassé par le sort… De ce point de départ qui a inspiré un roman à Maggie O’Farrell, la réalisatrice Chloé Zhao tire un film qui brasse des sentiments universels et assume totalement sa charge émotionnelle. Avec à la clé la genèse fantasmée d’un chef d’œuvre du théâtre décrit comme un exutoire réconciliateur qui va réussir à apaiser la douleur par la poésie. La reconstitution cherche moins à être soignée et spectaculaire que fidèle à la réalité historique, dans le contexte d’une communauté provinciale qui survit davantage qu’elle ne vit et place ses espoirs dans sa progéniture, même si elle peine trop souvent à la nourrir. Pas question toutefois pour la réalisatrice de Nomadland d’œuvrer dans le naturalisme le plus sordide. Son intérêt pour les petites gens et les déshérités ne date pas d’hier. Il est même sans doute le fil rouge qui relie tous ses films, à l’exception de son écart chez Marvel, Les éternels (2021), qui n’a servi qu’à prouver son incapacité à s’approprier une œuvre de commande trop éloignée de ses préoccupations et étrangère à son empathie. Parce que Chloé Zhao a besoin d’aimer ses personnages pour les transcender par sa mise en scène.
Joe Alwyn et Jessie Buckley
Tandis que l’Europe continentale vit l’âge d’or de la Renaissance, l’Angleterre voit Elisabeth 1ère succéder à Henri VIII et l’église anglicane étendre son influence sur le pays. C’est toutefois loin des grandes affaires du monde que se déroule cette étude de caractères qui confirme l’attirance de la cinéaste pour les plus modestes à travers des personnages qui aspirent au bonheur le plus élémentaire et se battent pour que l’avenir de leurs enfants soit plus favorable que le leur. Le film dépeint une époque qui ne semble pas encore tout à fait sortie de l’obscurantisme médiéval, mais dont les protagonistes gardent foi envers un bonheur aussi fragile qu’illusoire. Un cadre que le cinéma a au fond assez rarement évoqué en lui préférant les intrigues de cour coupées de la réalité quotidienne du peuple. Hamnet s’impose en cela comme l’exact opposé du Shakespeare in Love (1998) écrit par Tom Stoppard qui relatait quant à lui la genèse de “Roméo et Juliette” et plus encore du calamiteux Anonymous (2011) de Roland Emmerich. Tout l’intérêt de ce dramaturge réside dans le fait qu’il a donné lieu à toutes les supputations, Maggie O’Farrell et Chloé Zhao optant pour une hypothèse alternative qui pare l’un de ses plus grands chefs d’œuvre d’un contexte autobiographique propice à toutes les interprétations. Peu importe dès lors de distinguer le vrai du faux. Hamlet est Hamnet (qui plus est interprétés par les frères Noah et Jacobi Jupe) et c’est tout ce qui importe à la réalisatrice qui reprend à son compte les conventions d’un drame intime transformé en tragédie universelle par un génie plus à l’aise quand il s’agit de faire versifier ses personnages que de prononcer lui-même les mots du réconfort.
Jessie Buckley, au centre
En s’approchant au plus près de l’intime, Chloé Zhao s’est entourée de deux interprètes irlandais littéralement magnétiques dont la rencontre s’avère miraculeuse. D’un côté, cette épouse et mère qui passe de l’insouciance à la souffrance avec la même maestria et qu’incarne la comédienne et chanteuse Jessie Buckley, nommée à l’Oscar 2022 de la meilleure actrice dans un second rôle pour The Lost Daughter de Maggie Gyllenhaal. De l’autre, Paul Mescal décidément aussi à son aise dans les emplois de héros inoxydables (Gladiator 2) que dans ceux d’hommes fragiles (Aftersun et Sans jamais nous connaître). L’alchimie qui se développe entre ces deux acteurs submerge tout sur son passage. Alors qu’elle s’épanouit dans l’insouciance et la maternité, lui est tiraillé entre ses responsabilités familiales et cet appétit de création qui le ronge. Jusqu’au moment où une étincelle va tout embraser autour d’un deuil impossible. Ici se joue la modernité de cette œuvre qui va se nicher au plus profond de l’âme humaine. La notion de film de femme trouve ici tout son sens. Bien qu’Hamnet se déroule à une époque qui n’accordait de pouvoir qu’aux hommes (à l’exception des reines), en l’occurrence ici un créateur dans le sens polysémique du terme, c’est à la femme que revient la douleur car c’est elle qui donne la vie et qui pleure celle qui lui est reprise. La beauté du film réside dans le fait que le fossé d’incompréhension creusé par le deuil est comblé par une sorte de compromis qui voit l’homme de théâtre triompher en exorcisant ce chagrin que sa compagne lui reprochait de ne pas exprimer. Comme s’il ne le pouvait qu’en usant de son propre langage et en l’exposant aux yeux de tous afin de susciter un écho universel en un temps où nombreuses étaient les familles à pleurer des enfants, quitte à demeurer cloîtrées dans leur désarroi.
Jean-Philippe Guerand





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