Amrum Film allemand de Fatih Akin (2025), avec Jasper Billerbeck, Laura Tonke, Diane Kruger, Matthias Schweighöfer, Kian Köppke, Lisa Hagmeister, Florentine Panizza, Detlev Buck, Lars Jessen, Hark Bohm, Steffen Wink, Dirk Böhling… 1h33. Sortie le 24 décembre 2025.
Jasper Billerbeck
Huit décennies après la fin de la Seconde Guerre mondiale, l’heure semble venue d’établir un nouveau bilan des traumatismes provoqués par ce conflit qui a ravagé l’Europe et une partie du monde. Ainsi voit-on apparaître depuis quelque temps des films en forme d’exorcismes qui traitent de phénomènes méconnus ou oubliés. Né en 1973, Fatih Akin met en scène aujourd’hui le scénario autobiographique devenu testamentaire de celui qui fut son mentor, Hark Bohm, disparu le 14 novembre dernier. Des souvenirs d’enfance situés sur un îlot perdu de la Mer du Nord, au moment où l’annonce du suicide d’Adolf Hitler et de la chute du nazisme a provoqué des réactions contradictoires parmi les autochtones déchirés entre détresse et incertitude. Certains ont vécu la fin de ce conflit comme un soulagement. D’autres, dont sa propre mère, ont réagi au contraire par la colère et l’incrédulité, en l’absence du chef de famille mobilisé sur le front russe et donc abandonné de fait par la patrie pour laquelle il a combattu l’Armée rouge. Avec à la clé une communauté fracturée par les haines et les ressentiments qui va avoir du mal à faire front, face aux pénuries, aux rancœurs et aux règlements de comptes. Un sentiment qui fait écho à celui de tous les peuples quand s’achève un conflit qui les a épuisés, parfois opposés et a remis en cause leur solidarité et par extension ce sentiment artificiel d’unité nationale. Un état d’esprit d’autant plus sensible ici que ces Allemands éloignés du front ont été relativement préservés dans leur quotidien par leur éloignement et les ressources naturelles qui leur ont évité trop de privations. Comme une bulle d’insouciance relative qui éclate au moment où la paix devrait être accueillie à la façon d’une libération.
Cet état des lieux, le cinéma ne l’a que très rarement dressé du point de vue des vaincus. Observé ici en l’occurrence à travers des yeux d’enfant, il devient une tragédie terrible dont le souvenir hantera à jamais son narrateur, en tant qu’héritier d’une culpabilité dont il a surtout été victime. Ce film dépouillé constitue l’exorcisme par procuration de son auteur dont le réalisateur et disciple respecte le témoignage à la lettre. État des lieux glaçant d’un monde sans pitié sur fond d’innocence pervertie. Fatih Akin filme ce cadre insulaire comme un lieu hors du monde où le temps semble s’être arrêté. Les enfants y évoluent dans l’insouciance, sans sembler se préoccuper des événements qui concernent les adultes. À commencer par cette guerre lointaine dont ils n’ont sans doute jamais perçu les éclats autrement qu’à travers le départ, puis l’absence prolongée des hommes mobilisés sur le front. Paradoxalement, c’est au moment où les armes se taisent au loin que les membres de cette communauté se trouvent contraints de prendre leurs responsabilités, quitte à devoir prendre parti et assumer leurs antagonismes. Une situation et un état d’esprit dont on réalise que le cinéma ne les a au fond que rarement décrits, sous prétexte de montrer unilatéralement la fin des conflits que comme un soulagement, en évacuant les questions qui fâchent. Or, c’est précisément le propos de ce film important d’appuyer là où ça fait mal, dans le contexte particulier d’un peuple qui n’a jamais manifesté le moindre signe d’opposition contre la barbarie hégémonique du Troisième Reich.
Jean-Philippe Guerand



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