Magalhaes Film hispano-portugo-philippin de Lav Diaz (2025), avec Gael Garcia Bernal, Roger Alan Koza, Dario Yazbek Bernal, Ângela Ramos, Amado Arjay Babon, Ronnie Lazaro, Hazel Orencio, Brontis Jodorowsky, Baptiste Pinteaux, Rafael Morais, Bong Cabrera, Valdemar Santos… 2h43. Sortie le 31 décembre 2025.
Gael Garcia Bernal
Le cinéma a souvent célébré les exploits de ces grands explorateurs européens que furent les Italiens Marco Polo (1254-1324) et Christophe Colomb (1451-1506) ou le Portugais Vasco de Gama (1460-1524), quitte à ne montrer qu’une facette flatteuse de leurs exploits aujourd’hui très controversés. Pour avoir tenté de mener à bien le projet de ce dernier consistant à atteindre les Indes orientales, son compatriote et cadet Fernand de Magellan (1480-1521) manquait toutefois encore à ce tableau d’honneur. Peut-être parce qu’il n’est pas allé tout à fait au bout de son rêve et a trouvé la mort dans l’archipel indonésien des Moluques, malgré le détroit baptisé de son nom. Cette carence du cinéma occidental est comblée aujourd’hui par un réalisateur du cru qui relate son existence avant d’adopter le point de vue opposé, celui des colonisés. Un parti pris singulier qui rend en quelque sorte la parole à celles et ceux qui ne l’ont jamais eue : les tribus autochtones. Lav Diaz boucle l’affaire en moins de trois heures, ce qui constitue un exploit en soi pour ce cinéaste adepte des fresques contemplatives et inconditionnel des romanciers russes Tolstoï et Dostoïevski, Léopard d’or à Locarno pour From What Is Before (2014) et Lion d’or à Venise pour La femme qui est partie (2016). Magellan marque pour lui une ouverture déterminante en direction de l’Occident, en termes de coproduction, mais aussi à travers le choix de l’interprète du rôle-titre, l’acteur mexicain Gael Garcia Bernal.
Gael Garcia Bernal et Ângela Ramos
Conçu initialement du point de vue de Beatriz, la fiancée de Magellan, ce film ambitieux se caractérise par le regard moderne qu’il porte sur les velléités expansionnistes de la vieille Europe. Il en souligne les pires excès et s’achève par un véritable carnage qui fait intervenir des forces occultes face à des soldats pourtant rompus au combat. Lav Diaz se positionne dans un espace cinématographique circonscrit entre le bruit et la fureur de Werner Herzog dans Aguirre, la colère de Dieu (1972) et les forces de la nature immortalisées par Terrence Malick dans Le Nouveau Monde (2005). Le résultat est un grand film qui clôt cette année en beauté en exposant les dessous peu ragoûtants de la colonisation comme un prolongement des croisades sous le signe de l’évangélisation. C’est précisément cet esprit prosélyte sur lequel s’attarde Lav Diaz, en portant un regard assez cruel sur ces guerriers qui finiront entassés les uns sur les autres au bord de la mer qu’ils ont traversée. Une image inoubliable et pathétique qui évoque certains charniers de la Shoah à travers cette vision désincarnée d’une civilisation arrogante mais dépossédée d’elle-même dans une sorte de comble de la déchéance. Magellan inverse le regard que porte habituellement le cinéma sur la colonisation en adoptant le point de vue d’une tribu qui résiste à la domination par sa croyance et ses superstitions. Comme si le pouvoir de la pensée et les fameuses forces de l’esprit invoquées par François Mitterrand lors de son ultime discours du nouvel an étaient bien supérieurs à tous les autres. Cette fresque est aussi en cela une invitation à la sagesse et à la méditation.
Jean-Philippe Guerand




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