Kokuho Film japonais de Lee Sang-il (2025), avec Ryô Yoshizawa, Ryusei Yokohama, Soya Kurokawa, Keitatsu Koshiyama, Mitsuki Takahata, Nana Mori, Shinobu Terajima, Min Tanaka, Ken Watanabe, Takahiro Miura, Emma Miyazawa, Masatoshi Nagase… 2h54. Sortie le 24 décembre 2025.
Keitatsu Koshiyama, à gauche
Né au début du XVIIe siècle, le théâtre kabuki fait partie de ces arts orientaux dont les subtilités échappent parfois à la sensibilité des Occidentaux. Fort de ses onze millions de spectateurs au Japon, ce film ambitieux retrace le destin singulier d’un de ses acteurs les plus célèbres. Tout commence en 1964 à Nagasaki quand un adolescent de 14 ans dont le père régnait sur un gang de yakuzas se voit confié à un acteur de kabuki qui a déjà un fils unique du même âge. Élevés comme des frères, ils vont suivre des voies parallèles et marquer à jamais l’histoire de cet art. Au point que l’un d’eux en deviendra même la vedette incontestée et accèdera au rang de trésor national (Kokuho, le titre original) au sein de ce cercle très fermé où la tradition veut que les hommes se griment en femmes, avec toute l’ambivalence que suppose cette pratique. Trois heures durant, Lee Sang-il met en évidence les moindres subtilités de cet art séculaire à la façon d’une célébration qui a le rare mérite de s’adresser davantage aux profanes qu’aux initiés. Il utilise pour cela les ressources de la fresque et décrit en filigrane un pays tiraillé entre tradition et modernité, à travers ce personnage que ses origines auraient dû conduire vers la délinquance et que son amour de l’art a incité à se mettre dans la peau et derrière le masque de ses rôles pour devenir un acteur de légende dans un esprit de filiation par procuration.
Soya Kurokawa et Keitatsu Koshiyama
Le propos universel du Maître du kabuki est servi par deux interprètes prodigieux que le metteur en scène Lee Sang-il observe comme des reflets fascinants, le succès de l’un étant nourri par le sacrifice de l’autre, le fils naturel. Ces comédiens, Ryô Yoshizawa et Ryusei Yokohama, se sont investis dans le projet au point d’assumer intégralement leurs personnages, y compris quand ils apparaissent sur scène pour jouer le kabuki, art théâtral délicat qui n’est pas davantage à la portée de tous les acteurs d’aujourd’hui que de ceux d’hier par les efforts qu’il requiert, des pratiques multiples qu’il exige, de la danse au chant et au mime, en passant par cet artifice que représente le travestissement, l’ambiguïté sexuelle étant ici clairement détachée du jeu proprement dit afin de souligner qu’il s’agit d’un artifice pour initiés. D’un thème qu’on aurait pu considérer de prime abord comme exotique voire très éloigné de notre culture occidentale, ce film qui s’est donné les moyens de ses ambitions tire un propos universel dont les enjeux sont exposés et développés de façon limpide. Porté par un souffle épique, il s’inscrit en cela dans une longue tradition qui va des Conte des chrysanthèmes tardifs (1939) de Kenji Mizoguchi à Acteurs ambulants (1940) et Le chemin du drame (1944) de Mikio Naruse. Avec ce sommet incontesté que constitue La vengeance d’un acteur porté successivement à l’écran par Teinosuke Kinugasa en 1935 puis Kon Ichikawa en 1965, c’est-à-dire peu ou prou au moment où débute Le maître du Kabuki. Voici une invitation au voyage qui ne se refuse pas.
Jean-Philippe Guerand




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