Film français de Jérôme Bonnell (2025), avec Swann Arlaud, Galatea Bellugi, Louise Chevillotte, Emmanuelle Devos, Aymeline Alix, François Chattot, Camille Rutherford, Jonathan Couzinié… 1h43. Sortie le 10 décembre 2025.
Louise Chevillotte et Swann Arlaud
Un couple de bourgeois engage à son service une bonne à tout faire que le mari frustré contraint à satisfaire ses pulsions, son épouse s’obstinant à se refuser à lui. L’action de ce film se déroule en 1908, mais s’inspire d’un roman contemporain de Léonor de Recondo intitulé “Amours” (Sabine Wespieser éditeur, 2015). Une précision d’importance, dans la mesure où cette histoire témoigne d’un point de vue qui assume une modernité anachronique, mais pas si invraisemblable que cela dans un contexte social dominé par l’hypocrisie des conventions en vigueur où les maisons closes étaient chargées de composer les frustrations sexuelles. Le mari est ici pris au piège par son épouse qui se soustrait au devoir conjugal et cette jeune domestique soumise par ce prédateur récidiviste en toute impunité, dans un abus de pouvoir caractérisé qui reflète les rapports de classe en usage parmi la bourgeoisie avant la Grande Guerre. Réputé pour une finesse psychologique qui a fait merveille dans la dizaine de longs métrages qu’il a tournés depuis Le chignon d’Olga (2002), il signe ici à la fois son premier film à costumes et sa première adaptation romanesque, en mettant en évidence la complicité tacite et utopique qui s’établit entre deux femmes pourtant issues de milieux sociaux aux antipodes l’un de l’autre, avec pour cible le patriarcat dominant et pour enjeu le bébé du couple qu’accepte de porter sa domestique en lieu et place de sa patronne. Un enfant qui se verra paré dès lors d’une charge symbolique considérable en incarnant l’espoir d’un changement de mentalité profond. Mais il s’agit là d’une autre histoire que ne raconte pas le film.
Il n’est pas indifférent que ce soit un homme qui porte aujourd’hui à l’écran cette histoire imaginée par une femme. La mise en scène dynamite les conventions en recourant pour cela à un casting particulièrement judicieux. Si Swann Arlaud se révèle une fois de plus impeccable dans le rôle ingrat du mâle dominant, le contraste est saisissant entre l’altière Louise Chevillotte qui incarne son épouse distante sinon frigide et Galatea Bellugi que Jérôme Bonnell a fait débuter enfant dans Les yeux clairs (2005). Cette dernière campe la jeune femme par qui le scandale va arriver, sur un registre pas si éloigné que cela de son rôle dans L’engloutie de Louise Hémon (sortie le 24 décembre), situé quant à lui une dizaine d’années plus tôt dans un village montagnard isolé. À son habitude, le réalisateur accorde une considération privilégiée à ses personnages féminins, qui plus est ici victimes d’un monde polarisé où leur seul pouvoir est celui d’enfanter, donc d’assurer la pérennité des familles et par extension la perpétuation d’une société de classes. Quitte à mettre au monde des garçons qui perpétueront la domination des mâles, à un moment stratégique où la guerre va contribuer à accélérer l’évolution des mœurs et où les femmes vont être réquisitionnées pour remplacer les hommes partis au front. Et même s’il faudra un siècle de plus pour que les féministes concrétisent les revendications des suffragettes, La condition décrit des précurseurs et même des pionnières en usant des conventions de l’étude de caractères pour distiller un propos résolument moderne et en tout cas assez cohérent sur le plan psychologique.
Jean-Philippe Guerand




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