Cì xīn qiè gŭ Film singapouro-taïwano-polonais de Nelicia Low (2024), avec Tsao Yu-ning, Liu Hsiu-fu, Ning Ding, Lin Tsu-leng, Rosen Tsai… 1h46. Sortie le 31 décembre 2025.
Tsao Yu-ning et Liu Hsiu-fu
L’escrime est un sport de combat qui s’apparente aux échecs par bien des aspects, explique l’un des personnages de ce film. Ici se trouve sans doute la clé de ses rituels mystérieux. Un jeune homme apprend que son frère aîné est sur le point d’être libéré après avoir bénéficié d’une forte remise de la peine qu’il purgeait pour avoir tué accidentellement un autre escrimeur au cours d’une compétition. D’abord plutôt méfiant à l’idée de retrouver cet aîné dont il a réussi à s’affranchir, tout en marchant sur ses traces, il redoute la réaction de celui-ci à l’irruption d’un nouveau compagnon dans la vie de leur mère. Petit à petit, les deux frères renouent toutefois avec la complicité de leurs jeunes années, le cadet un rien effacé bénéficiant des conseils de celui qui est devenu à la fois son coach et son mentor. Comme pour aller au bout de son rêve brisé par procuration en prenant une certaine revanche sur ses propres échecs. Il est intéressant de souligner à ce titre que la réalisatrice Nelicia Low a elle aussi pratiqué l’escrime au sein de l’équipe nationale de Singapour avant de s’orienter vers le cinéma. En garde se situe donc au carrefour de ses deux passions et puise en outre dans la complexité de ses propres relations avec son frère aîné autiste où elle a puisé une partie de son inspiration sur le plan psychologique.
Tsao Yu-ning et Liu Hsiu-fu
À quelques exceptions près, l’escrime est le plus souvent cantonnée aux films de cape et épée voire à des œuvres consacrées spécifiquement à cette pratique qui fut naguère assimilée à un véritable art de vivre et a inspiré en 2024 à Vincent Perez un film intitulé Une affaire d’honneur qui évoquait la pratique des duels naguère fort répandue. C’est le caractère purement sportif de cette discipline qui se trouve ici au cœur d’un thriller psychologique beaucoup plus radical qu’il ne pourrait y paraître de prime abord. En garde joue sur les conventions en usage dans ce sport et son étiquette, avec un goût appuyé des faux-semblants qui passe notamment par ce masque grillagé qui, sous prétexte de protéger le visage, le rend aussi difficilement identifiable aux yeux de l’adversaire. Or, le regard fournit volontiers des repères qui peuvent trahir l’un des antagonistes en fournissant des indices à son adversaire. On passera sur la surcharge freudienne du scénario et son symbolisme mythologique, pour en retenir une détermination qui propose un regard glaçant sur la société singapourienne et par extension le mal-être d’une jeunesse en panne de repères moraux. La réalisatrice épuise son sujet, surcharge sans doute parfois la barque et tire un parti inattendu de l’escrime, ce sport de gentlemen réglementé par une éthique et une étiquette strictes. Saluons ici le double sens du titre français, En garde, qui résonne à la fois comme le départ d’un combat et une incitation à la méfiance : c’est toute l’ambiguïté de ce film qui assume ses paradoxes et s’ingénie à ménager des zones d’ombre qui contribuent à entretenir son mystère sans le surcharger de composantes psychologiques trop envahissantes.
Jean-Philippe Guerand




Commentaires
Enregistrer un commentaire