Documentaire français de Dominique Fischbach (2025), avec Manon Altazin, Sylvie Altazin, Laurent Altazin, Barbara Altazin, Maxime Altazin, Mathéo Altazin… 1h34. Sortie le 10 décembre 2025.
Mathéo et Manon Altazin
Le cinéma a souvent cherché à évoquer les handicaps, à commencer par la cécité et la surdité. Une gageure concernant un art qui repose pour l’essentiel sur l’image et le son. Dominique Fischbach a choisi quant à elle de traiter sur le mode documentaire de l’histoire de Manon Altazin, une jeune femme qui a appris à grandir et à vivre avec un sens en moins au sein d’un cercle familial protecteur qui intègre depuis toujours cette situation. Il y a déjà un quart de siècle que la réalisatrice, qui travaillait alors pour l’émission belge de reportages “Strip-tease”, a entrepris de suivre au quotidien ces gens de bonne volonté qui se révèlent exceptionnels par leur solidarité et leur détermination à mener une existence presque comme les autres à l’écart du bruit et de la fureur de la ville. Le film confronte des images d’aujourd’hui avec des home movies, mais aussi deux autres documentaires que Dominique Fischbach a déjà consacré par le passé à cette famille hors du commun qui a réussi à se serrer les coudes autour de la personnalité atypique de Manon : Petite sœur (2003) et Grande sœur (2010) diffusés dans le cadre de la collection de France 5 “L’œil et la main”, puis Manon maman (2022). Avec en filigrane la perpétuation de la mémoire du fils perdu, Maxime, dont l’image manquante hante les survivants dans leur chalet de Haute-Savoie devenu une sorte de mausolée. Avec une autre douleur récurrente : l’absence de la sœur aînée, Barbara, qui plane sur le film comme la tache maudite de “Macbeth”. Difficile pour elle d’échapper à cette famille toxique qui vit repliée sur elle-même entre le spectre de cet enfant mort et la personnalité écrasante de Manon, jeune femme résiliente dont les qualités physiques et intellectuelles ne laissent qu’un espace limité à son entourage.
Manon et Laurent Altazin
Au-delà de son sujet apparent, comment vivre avec la surdité, Elle entend pas la moto est un film à double fond qu’on peut aussi interpréter comme le portrait d’une famille dysfonctionnelle qui s’est construite autour du handicap, quitte à rendre sa fréquentation problématique pour ceux qui en ont été préservés, à l’instar de cette sœur dont l’absence plane au-dessus des siens et dont on comprend assez vite qu’elle a pris ses distances pour protéger son propre foyer. En s’approchant au plus près de son sujet, Dominique Fischbach a mis en évidence une autre vérité que celle dont elle entendait témoigner. Comme si cette proximité parfois étouffante permettait de prendre davantage de recul. Qu’elle filme Manon effectuant son jogging, pilotant un avion de tourisme ou s’occupant de son petit garçon, Mathéo, en passe de devenir à son tour le centre de l’attention, la réalisatrice expose une personnalité hors du commun et son incroyable complicité fusionnelle avec sa famille. Elle tire par ailleurs un parti très créatif de la surdité de Manon et en joue habilement sur le plan sonore. Le film est aussi l’occasion de célébrer d’une certaine façon l’intégration du handicap au sein d’une famille qui a appris à s’y adapter à travers deux de ses enfants. L’absence de Mathéo plane en outre sur les vivants avec toutes les questions qu’elle implique, comme pour souligner que derrière la personnalité dynamique qui en constitue le cœur, le handicap dont traite ce document est aussi une tragédie de nature à susciter les réactions les plus extrêmes. Pas question ici de décrire un monde parfait, bien que la personnalité de Manon ait de quoi forcer l’admiration.
Jean-Philippe Guerand




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