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“Six jours, ce printemps-là” de Joachim Lafosse



Film franco-belgo-luxembourgeois de Joachim Lafosse (2025), avec Eye Haïdara, Jules Waringo, Leonis Pinero Müller, Teoudor Pinero Müller, Emmanuelle Devos, Damien Bonnard… 1h32. Sortie le 12 novembre 2025.



Eye Haïdara



Le temps des vacances, une femme affectée par sa rupture récente emmène ses deux fils et leur moniteur de foot dans la maison de ses ex-beaux-parents en profitant de la basse saison pour goûter une dernière fois au charme de la Méditerranée. De ce point de départ infime, Joachim Lafosse tire un film paradoxalement moins sombre que la plupart de ceux auxquels il nous a habitués, mais aussi plus convaincant par le recul qu’il adopte et une fausse insouciance de bon aloi. Il exploite toutes les ressources de son sujet en se focalisant sur ses protagonistes, seule la mère assumant cette violation de domicile somme toute dérisoire. Il émane de ces vacances clandestines un charme indéniable qui doit beaucoup au caractère de cette mère campée par Eye Haïdara pour qui cette période représente symboliquement une rupture définitive avec un milieu qu’elle a côtoyé sans chercher à s’y intégrer, parfaitement consciente d’y avoir été tolérée tout en restant une intruse, contrairement à ses enfants qui semblent habitués à passer les vacances chez leurs grands-parents et n’ont pas encore conscience de leur différence de classe, ni même de leur condition de métis. Là n’est toutefois pas le propos de Joachim Lafosse qui s’attache davantage ici à la force des habitudes et à la fin d’une sorte de paradis perdu. Avec comme protection la solidarité de ces deux frères et l’insouciance qui va de pair et les préserve de toute aigreur, au profit de gestes anodins qu’ils accomplissent à chaque séjour chez leurs grands-parents paternels et qui ne prêtent pas vraiment à conséquence. Sinon que, sans le savoir, ils s’y retrouvent en situation de clandestinité.



Eye Haïdara et Damien Bonnard



Six jours, ce printemps-là est porté par la personnalité d’Eye Haïdara en mère poule qui veut faire passer des dernières vacances dans l’insouciance à ses deux fils, sans doute parce qu’elle se sent coupable de la situation. Son objectif principal consiste à préserver les apparences quelques jours de plus afin de repousser le moment fatidique de briser leurs rêves en portant atteinte à leurs souvenirs d’enfance. C’est à travers les gestes les plus infimes du quotidien que le film saisit ces moments de bonheur fugace, comme si le temps s’était arrêté. Avec le regard extérieur de ce moniteur de sport qui ne comprend de toute évidence rien de la situation, mais occupe la place laissée vacante par le père, le temps des vacances, et ces deux voisins qu’incarnent Emmanuelle Devos et Damien Bonnard. Cette fausse sérénité sied paradoxalement mieux au réalisateur belge que les atmosphères glauques dans lesquelles baignaient ses derniers films avec parfois une coupable complaisance. Comme s’il se méfiait par principe du bonheur et traitait le moindre signe d’apaisement avec circonspection. Le fait d’engager Leonis et Teoudor Pinero Müller, frères à la ville comme à l’écran, ajoute en outre un supplément d’âme non négligeable à ces dernières vacances décrites comme l’adieu définitif à un paradis perdu niché à proximité de Saint-Tropez, c’est-à-dire du clinquant le plus ostensible qui puisse être, qui plus est à la basse saison. Métaphore saisissante quant à une certaine impossibilité systémique de gravir l’échelle sociale en faisant fi des mesquineries et des préjugés d’une bourgeoisie confite dans son quant-à-soi. Comme une citadelle assiégée qui résisterait à tous les intrus sans avoir vraiment à se défendre, tant elle déjoue les convoitises avec naturel.

Jean-Philippe Guerand






Emmanuelle Devos et Eye Haïdara

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