Film français d’Isabelle Carré (2025), avec Judith Chemla, Tessa Dumont Janod, Alex Lutz, Pablo Pauly, Isabelle Carré, Mélissa Boros, Bernard Campan, Nicole Garcia, Vincent Dedienne, Solan Machado-Graner… 1h46. Sortie le 12 novembre 2025.
Tessa Dumont Janod et Mélissa Boros
C’est en empruntant le chemin détourné de la littérature qu’Isabelle Carré est passée à la réalisation. Une transition en deux étapes où les mots ont jailli avant les images pour devenir légitimes. Elle boucle aujourd’hui une sorte de parcours sans faute en donnant une nouvelle dimension au récit d’une enfance heurtée que ne laissait pas forcément deviner sa nature de comédienne. Une réflexion qui passe par une mise en perspective, à travers l’implication d’une comédienne qui anime des ateliers d’écriture à l’hôpital Necker de Paris et se reconnaît dans ses adolescents dont elle a naguère fait partie en errant d’un service psychiatrique à l’autre, en quête du réconfort que ne parvenait pas à lui offrir sa propre famille. Comme c’est le cas bien souvent, le passage à l’acte d’Isabelle Carré adopte les contours d’une sorte d’exorcisme intime qui l’a conduit à se mettre en paix avec ses démons, mais aussi à montrer à quel point son premier contact avec le théâtre s’est avéré constituer la plus efficace des thérapies. Les rêveurs (Grasset, 2018), le livre comme le film qui n’en reprend pourtant qu’un fragment, décrit en cela un processus particulier désigné sous le terme évocateur de pair-aidance suggéré par la philosophe Cynthia Fleury, lequel consiste pour les victimes qui ont guéri d’une pathologie à se mettre à leur tour au service de leurs cadets afin de les accompagner sur le chemin de la réparation et de la reconstruction mentale. Une sorte de comble empathique qui explique pour une bonne part la bienveillance naturelle de la comédienne et sa passion absolue pour ce métier qui consiste pour une bonne part à se mettre dans la peau des autres en se frottant aux sentiments les plus extrêmes. Comme une seconde vie par procuration.
De ses douleurs d’enfance, Isabelle Carré est parvenue à tirer un authentique traité de survie à l’usage des jeunesse écorchés dont elle a fait partie. Un malaise récurrent que le confinement a transformé en phénomène de société et qui a érigé la santé mentale des adolescents au statut de cause nationale. C’est dire la nécessité de ce film qui traite d’un sujet à la fois intemporel et universel, comme en ont témoigné en leur temps des films comme La tête contre les murs (1959) de Georges Franju, Lilith (1964) de Robert Rossen ou Une vie volée (1999) de James Mangold dans lesquels la “bonne société” se débarrassait de sa jeunesse en toute impunité, à défaut de lui venir vraiment en aide. Pas question d’internement abusif dans Les rêveurs. Les temps ont changé. Isabelle Carré s’attache au processus curatif et à la solidarité qui permet à ces jeunes gens de ne plus se sentir seuls face à leur désarroi pour s’entraider tant bien que mal et surmonter ainsi leur claustration. Fidèle en cela à sa nature profonde, elle se positionne moins dans la rancœur que dans la rédemption et souligne à quel point cette expérience douloureuse, qu’il fallait une bonne dose de courage pour raconter, a décidé de sa vocation dramatique. Les rêveurs est un geste de cinéma sous-tendu par autant de désir que de nécessité. Un constat parfois douloureux mais toujours porté par l’espoir dans lequel Isabelle Carré a décidé de s’intégrer physiquement, pour renforcer son lien avec cette histoire dans laquelle elle a confié son propre rôle à Tessa Dumont Janod. Avec l’espoir que ce film altruiste et généreux apporte un certain réconfort à celles et ceux qui auraient pu en être les personnages principaux, en leur démontrant qu’ils ne sont pas seuls à souffrir.
Jean-Philippe Guerand




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