Accéder au contenu principal

“Lumière, l’aventure continue” de Thierry Frémaux



Documentaire français de Thierry Frémaux (2024) 1h44. Sortie le 19 mars 2025.





Salubre expérience que celle à laquelle nous conduit Thierry Frémaux. Après Lumière ! L’aventure commence (2017) qui glosait autour de 108 "vues" tournées entre 1895 et 1905, Lumière, l’aventure continue nous en propose plus de 120 somptueusement restaurées que le délégué général du Festival de Cannes, cette fois dans son rôle de directeur de l’Institut Lumière, contextualise avec une rare virtuosité. Il tord ainsi le cou à cette idée reçue selon laquelle les frères Lumière se seraient érigés en champions du documentaire, en laissant à Georges Méliès le soin de creuser le sillon de la fiction. Funeste erreur, en réalité, si l’on se penche avec attention sur ces petits films qui recèlent en germe tous les atouts du cinéma, sur le fond comme sur la forme. Frémaux juxtapose ainsi trois versions différentes de la fameuse Sortie des usines Lumière qui illustrent la conception que se faisaient Louis et Auguste de leur exigence de metteurs en scène, malgré les regards caméra facétieux que lancent certaines ouvrières avec assurance et une scène de foule filmée frontalement dont le désordre organisé ne cesse de surprendre et d’émerveiller pour laisser libre cours à un véritable ballet au cœur duquel surgissent un cheval et même une charrette parmi la foule des piétons. On assiste là à la naissance d’une passion aujourd’hui âgée de cent trente années qui n’en a pas fini avec son invention de merveilles.





Tout l’intérêt de ce retour aux origines du cinématographe repose sur le décryptage passionné qu’il inspire à Frémaux et à ces innombrables détails qu’il souligne. On y découvre en fait dans un même élan le cinéma en train de naître et de s’épanouir, mais aussi ses conditions de tournage et l’élaboration d’un nouveau langage. Comment considérer autrement l’usage des moyens de transport dans l’invention du travelling et cette rotation de la caméra sur elle-même à laquelle on a attribué par la suite l’appellation contrôlée de panoramique. Et puis, il y a aussi la domestication progressive de la lumière à travers la conquête du monde par les opérateurs Lumière chargés par leurs commanditaires lyonnais d’immortaliser des lieux jusqu’alors immobiles et le plus souvent popularisés à travers des collections de cartes postales. Lumière, l’aventure continue nous invite à contempler la réalité d’il y a un siècle un quart comme un rêve éveillé dont les saynètes fictives affichent leurs secrets de mise en scène au détour de chaque plan. Pour peu qu’on sache les scruter avec le même enthousiasme que Thierry Frémaux et y percevoir ces irruptions de la réalité, parfois cocasses, souvent aussi émouvantes, qui ont résisté à la postérité, là où elles auraient sans doute été corrigées voire escamotées quelques années plus tard, lorsque la notion de prise a supplanté celle de plan dans le perfectionnement supposé de la fiction. Avec aussi en prime quelques tentatives d’esquisser les perspectives du septième art à travers des artifices encore plus sophistiqués dont évidemment la couleur. Cette mosaïque de films est un enchantement à l’épreuve du temps que tous les spectateurs devraient voir ou avoir vu. Ne serait-ce que pour mesurer le chemin parcouru.

Jean-Philippe Guerand






Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

Le paradis des rêves brisés

La confession qui suit est bouleversante… © A Medvedkine Elle est le fait d’une jeune fille de 22 ans, Anna Bosc-Molinaro, qui a travaillé pendant cinq années à différents postes d’accueil à la Cinémathèque Française dont elle était par ailleurs une abonnée assidue. Au-delà de ce lieu mythique de la cinéphilie qui confie certaines tâches à une entreprise de sous-traitance aux méthodes pour le moins discutables, CityOne (http://www.cityone.fr/) -dont une responsable non identifiée s’auto-qualifie fièrement de “petit Mussolini”-, sans nécessairement connaître les dessous répugnants de ses “contrats ponctuels”, cette étudiante éprise de cinéma et idéaliste s’est retrouvée au cœur d’un mauvais film des frères Dardenne, victime de l'horreur économique dans toute sa monstruosité : harcèlement, contrats précaires, horaires variables, intimidation, etc. Ce n’est pas un hasard si sa vidéo est signée Medvedkine, clin d’œil pertinent aux fameux groupes qui signèrent dans la mouva...

Bud Spencer (1929-2016) : Le colosse à la barbe fleurie

Bud Spencer © DR     De Dieu pardonne… Moi pas ! (1967) à Petit papa baston (1994), Bud Spencer a tenu auprès de Terence Hill le rôle de complice qu’Oliver Hardy jouait aux côtés de Stan Laurel. À 75 ans et après plus de cent films, l’ex-champion de natation Carlo Pedersoli, colosse bedonnant et affable, était la surprenante révélation d’ En chantant derrière les paravents  (2003) d’Ermanno Olmi, Palme d’or à Cannes pour L’arbre aux sabots . Une expérience faste pour un tournant inattendu au sein d’une carrière jusqu’alors tournée massivement vers la comédie et l’action d’où émergent des films comme On l’appelle Trinita (1970), Deux super-flics (1977), Pair et impair (1978), Salut l’ami, adieu le trésor (1981) et les aventures télévisées d’ Extralarge (1991-1993). Entrevue avec un phénomène du box-office.   Rencontre « Ermanno Olmi a insisté pour que je garde mon pseudonyme, car il évoque pour lui la puissance, la lutte et la viol...

Jean-Christophe Averty (1928-2017) : Un jazzeur sachant jaser…

Jean-Christophe Averty © DR Né en 1928, Jean-Christophe Averty est élève de l'Institut des Hautes Etudes Cinématographiques (Idhec) avant de partir travailler en tant que banc-titreur pour les Studios Disney de Burbank où il reste deux ans en accumulant une expertise précieuse qu'il saura mettre à profit par la suite. De retour en France, il intègre la RTF en 1952 où il réalisera un demi-millier d'émissions de radio et de télévision dont Les raisins verts (1963-1964) qui assoit sa réputation de frondeur à travers l'image récurrente d'une poupée passé à la moulinette d'un hachoir à viande et pas moins de 1 805 numéros des Cinglés du music-hall (1982-2006) où il exprime sa passion pour la musique, sur France Inter, puis France Culture, lui, l'amateur de jazz à la voix inimitable chez qui les mots semblent se bousculer. Fin lettré et passionné par les images, l’iconoclaste Averty compte parmi les pionniers de la vidéo et se caract...