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Katy Jurado (1924-2002) : Le repos des guerriers


Katy Jurado © DR

Diva oubliée du cinéma mexicain devenue une égérie immortelle du panthéon hispanique, Katy Jurado a réussi à mener sa barque hollywoodienne, en compagnie de partenaires aussi séduisants que Gary Cooper, Spencer Tracy et Marlon Brando.

 La vengeance aux deux visages de et avec Marlon Brando (1961) © DR

On prétend que les montagnes ne se rencontrent jamais. Il n’en est assurément pas de même des légendes. En dirigeant Katy Jurado dans Divine, l’évangile des merveilles, le cinéaste Arturo Ripstein a bouclé la boucle d’un demi-siècle de ce cinéma mexicain dont il est devenu le chef de file incontesté. Difficile toutefois de reconnaître en l’imposante matrone Mama Dorita qui règne sur une secte millénariste celle qui fut naguère l’une des figures de proue de son pays. Flash-back au début des années quarante. Fille d’une cantatrice et d’un riche propriétaire terrien dont la famille a été spoliée par la Révolution mexicaine, Maria Cristina Jurado Garcia brave l’autorité paternelle et débute fugitivement à l’écran sous la direction d’Emilio Fernandez. L’homme qui domine le cinéma mexicain de la tête et des épaules n’a pas encore trouvé son égérie en la personne d’une transfuge hollywoodienne de retour au bercail, Dolores del Rio. Katy Jurado épouse celui qui lui a mis le pied à l’étrier, Victor Velazquez. Leur union est de courte durée. Qu’importe… Elle est devenue une star et la mère de deux enfants.
En 1949, Katy Jurado met le cap sur l’Amérique en tant que correspondante de plusieurs journaux mexicains pour lesquels elle rédige à la fois des critiques cinématographiques et des reportages taurins. Le septième art, elle le connaît de l’intérieur pour avoir joué les vamps dans des films populaires qui ne la méritaient pas toujours. Quant à la corrida, c’est sous son signe qu’elle effectue ses premiers pas hollywoodiens, en 1951. Dans La dame et le toréador réalisé par le débutant Budd Boetticher sous la houlette d’un producteur nommé… John Wayne, elle incarne Chelo Estrada, l’épouse d’un fier matador incarné par son compatriote Gilbert Roland, alias Luis Antonio Damaso de Alonso, l’un des plus célèbres Latin Lovers de son temps. De retour au Mexique, elle incarne L’enjôleuse de Luis Bunuel (1953) avec pour partenaire l’autre gloire masculine de son pays : Pedro Armendariz. Entre-temps, de cet emploi de femme fatale, Katy Jurado est passé à celui de la dévouée Helen Ramirez dans Le train sifflera trois fois de Fred Zinnemann (1952). Bonne pioche : le film est un triomphe qui remet Gary Cooper en selle. Et même si c’est la blonde Grace Kelly qu’il propulse au firmament grâce à une opportune surenchère de plans serrés, la brune Katy Jurado se fait remarquer. Au point qu’à l’approche des Oscars, un comité de soutien se forme autour d’elle pour protester contre son absence de nomination. En fait, la responsabilité en incombe au producteur Stanley Kramer qui, dans l’euphorie du succès, a inscrit tous les interprètes du film dans la catégorie… premiers rôles. Bonne fille, Katy Jurado milite activement en faveur de sa rivale, Gloria Grahame. Le Golden Globe du meilleur second rôle féminin qui lui est décerné efface en outre partiellement cet impair.

Bande annonce du Train sifflera trois fois de Fred Zinnemann (1952)

Très vite, Katy Jurado s’impose comme la préposée aux rôles d’Indiennes et de sang-mêlé. Elle trouve d’ailleurs son rôle le plus célèbre dans La lance brisée d’Edward Dmytryk (1954), un remake de La maison des étrangers de Joseph L. Mankiewcz (1949) mâtiné des Frères Karamazov de Fédor Dostoïevski dans lequel elle incarne une Comanche mariée à Spencer Tracy et affublée de quatre beaux-fils dont Robert Wagner et Richard Widmark. Elle y décroche enfin sa nomination tant attendue à l’Oscar du meilleur second rôle féminin. Dans la plus pure logique du star-système hollywoodien qui veut que les stars se marient entre elles, le 31 décembre 1959, Katy Jurado convole avec Ernest Borgnine qu’elle a rencontré sur le plateau de L’or du Hollandais de Delmer Daves (1958) et avec qui elle tournera encore Les guérilleros de Mario Camerini (1961). Cinq ans plus tard, les jeux sont faits, rien ne va plus. Le couple divorce et après avoir brillé sous la direction de Henry Hathaway (Le cercle infernal, 1955), Carol Reed (Trapèze, 1956), Marlon Brando (La vengeance aux deux visages, 1961) et Richard Fleischer (Barabbas, 1961), Katy Jurado entreprend la longue traversée du désert inhérente aux actrices atteintes par la limite d’âge. En 1968, celle à qui le grand Tennessee Williams dédiera sa pièce The Red Devil Battery Sign (1975) tente même de se suicider après avoir noyé son spleen dans l’alcool. Sa carrière tourne à vide avant de tourner court.
De retour au Mexique au milieu des années soixante-dix, Katy Jurado contribue activement au réveil du cinéma de son pays en s’impliquant comme productrice dans deux films du Chilien en exil Miguel Littin : Le recours de la méthode (1978) et La veuve Montiel (1979). Elle profite de cette occasion pour accomplir son grand retour en tant que comédienne. On la voit ainsi chez John Huston (Au-dessous du volcan, 1984) ou Stephen Frears (Hi Lo Country, 1998). Figure emblématique d’un cinéma mexicain qui lui a valu de figurer parmi les rares élus de l’Hispanic Hall of Fame qui a célébré le 25 avril de l’an 2000 les plus grandes personnalités de culture latine du vingtième siècle, Katy Jurado n’a fait qu’anticiper avec quelques décennies d’avance l’avènement des beautés exotiques dont sa compatriote Salma Hayek et la Cubaine Jennifer Lopez sont aujourd’hui les plus célèbres représentantes. Lauréate de quatre Ariel (les César mexicains), c'est à titre posthume qu'elle a obtenu le Prix d’interprétation féminine du festival de Guadalajara pour son ultime composition dans Un secreto de Esperanza de Leopoldo Laborde (2002).
Jean-Philippe Guerand



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